1975–1980 LES PREMIERS PAS DANS LE MÉTIER

 

 

 

1975 — Une première création exposée à Montréal


 



Fauteuil Langue — Jean-Pierre Lenormand, 1975

 

 De Camondo aux premières agences parisiennes

 


Lettre d’Isabelle Thierry — Atelier Denis Doria, 21 juin 1976. Projet du ministère de l’Éducation.


1976 — Le métier vient me chercher

Je suis allé au 6, place de Fürstenberg, où se trouvait l’atelier de Denis Doria. Un lieu chargé d’histoire , Delacroix y avait vécu et travaillé au XIXe siècle, avant que Bazille et Monet n’y partagent également un atelier.

Mais en 1976, je ne venais pas là pour l’histoire de la peinture.

Je venais travailler.

Isabelle Thierry m’avait écrit pour me demander de rejoindre Denis Doria. Il fallait terminer les plans d’un projet pour le ministère de l’Éducation.

La porte palière du premier étage donnait directement sur son bureau. Une table à dessin avait été installée pour moi. J’avais apporté mes pistolets, mes gabarits en Plexiglas, ma boîte de Rotring, mes compas, porte-mines, crayons, gommes et lames de rasoir.

Denis m’a confié l’avant-projet. Je devais disposer dans un vaste hémicycle plus d’une centaine de sièges, tous orientés vers le pupitre de l’orateur.

Tout se dessinait à la main.

Chaque siège, chaque orientation, chaque circulation devait être tracée avec précision. Le travail était long, mais Denis semblait satisfait de mes dessins.

Je me souviens encore du parquet, du bruit des pas dans l’escalier et du calme de l’endroit. J’y travaillais bien.


La place de Fürstenberg, à Saint-Germain-des-Prés

L’atelier de Denis Doria se trouvait au n° 6 

 1976 — Mes premières créations éditées

Alors que j’étais encore étudiant à Camondo, plusieurs de mes créations furent éditées par les Ateliers Chéret.

Parmi elles figuraient mes coffrets Pyramides.

Je ne savais évidemment pas encore quelle serait leur histoire.

Sept ans plus tard, en 1983, je les retrouvais sur le carton d’entrée du 68e Salon des Ateliers d’Art et de Création, Porte de Versailles.

Une petite satisfaction : un objet imaginé lorsque j’étais encore étudiant avait continué son chemin.



 Un exemplaire du coffret Pyramide, toujours conservé aujourd’hui

Près d’un demi-siècle plus tard, mes coffrets Pyramides réapparaissaient à Drouot. Deux exemplaires provenant des anciens fonds Chéret étaient adjugés 2 600 € et 1 950 €.



La Gazette Drouot — vente des anciens fonds Chéret. Mes deux coffrets Pyramides figurent parmi les meilleures adjudications.

 

1976 — Une charrette après les cours 

Un soir, Mme Mazurier nous a annoncé à Camondo qu’il y avait une charrette chez Dal Sasso.

Après les cours, je suis allé à l’agence.

Une douzaine de personnes travaillaient déjà dans une atmosphère fébrile. J’y ai retrouvé Guy Seguette, qui travaillait notamment sur le calepinage du marbre d’un hall.

Le projet concernait l’Aga Khan et son haras de Chantilly.

On m’a affecté au pool secrétariat. J’y ai passé une partie de la nuit à travailler sur des plans et à réaliser une petite maquette.

Robert Dal Sasso passait d’un poste à l’autre, suivant l’avancement des travaux et coordonnant les derniers préparatifs.

C’était ma première véritable charrette : quelques heures pendant lesquelles toute une agence travaillait ensemble pour parvenir à terminer un projet à temps.

Je découvrais là quelque chose que l’école ne pouvait pas vraiment nous apprendre : l’énergie de toute une agence à l’approche d’une remise de projet.

 

1977–1980 — De Jardonnet à Oger

À ma sortie de Camondo, j’ai travaillé chez Gérard Jardonnet, architecte d’intérieur installé 1, rue de Courcelles à Paris.

C'est par son agence je suis parti travailler pour Oger en Arabie saoudite, à Médine. Jardonnet continuait à me rémunérer, mais, une fois délégué chez Oger, je ne le voyais pratiquement plus.

À Saint-Ouen, où se préparaient les projets, je travaillais avec un autre dessinateur venu de son agence, Gilda Coléak, si ma mémoire est exacte.

Sans vraiment m'en rendre compte, j'étais en train de quitter le fonctionnement d'une petite agence parisienne pour entrer dans une organisation d'une tout autre dimension.

 


Lettre de Gérard Jardonnet du 6 juin 1979 confirmant la prolongation d'un séjour professionnel — archives personnelles

 

Une réception au Koweït

Gérard Jardonnet revenait d’un rendez-vous avec un riche client au Koweït. il nous a raconté la soirée à laquelle il avait été convié.

Le client recevait plusieurs invités. Dès le début de la réception, de grands vins ont été servies comme apéritif.

Puis les plats ont commencé à défiler, accompagnés d’une succession d’amuse-bouches.

Au cours du repas, les bouteilles de whisky et de Perrier circulaient comme de simples rafraîchissements.

Pour nous, à Paris, ce récit donnait une idée assez saisissante du monde dans lequel certains de nos clients du Moyen-Orient vivaient et recevaient à la fin des années 1970.

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 Yamoussoukro 

À l’agence, un autre chantier était en cours à Yamoussoukro, en Côte d’Ivoire, pour Félix Houphouët-Boigny.

Le responsable du chantier, lorsqu’il revenait à Paris, nous racontait certaines scènes assez étonnantes.

Houphouët-Boigny venait parfois voir l’avancement des travaux. Il arrivait, nous disait-il, avec des billets dans une boîte à chaussures, qu’il distribuait directement aux ouvriers présents sur le chantier.

C’était aussi cela que je découvrais chez Jardonnet : à travers les récits de ceux qui revenaient du Koweït, de Côte d’Ivoire ou d’Arabie saoudite, le métier prenait soudain une dimension internationale que je n’avais pas connue à l’école.

 

1980 — Ma rencontre avec Philippe Starck

La secrétaire de Camondo m’avait téléphoné :

« Quelqu’un cherche un dessinateur. »

Ce quelqu’un était Philippe Starck.

À l’époque, je me déplaçais en skateboard. Je suis allé chez lui, rue de Montreuil, et j’ai sonné au deuxième étage.

Philippe était au téléphone. J’ai découvert un ancien atelier d’environ 150 m², avec un grand parquet. En attendant qu’il termine sa conversation, je n’ai pas résisté à l’envie d’y faire quelques tours de skateboard.

Il a raccroché, m’a salué et m’a simplement demandé de dessiner une lampe.

 


 

En deux coups de crayon, j’ai dessiné ce croquis.

Il l’a regardé quelques instants, puis m’a demandé :

« QUAND PEUX-TU COMMENCER ? »

Il m’a ensuite montré les dessins des autres candidats. Des lampes traditionnelles : un pied, un abat-jour.

À ses yeux, cela ne disait rien.


Les débuts chez Starck

Nous n’avions pas vraiment parlé de salaire.

Les jours passaient. Philippe m’invitait souvent à déjeuner avec lui dans le restaurant en bas de chez lui. Il aimait alors une cuisine très traditionnelle : gras-double, daubes, tête de cochon… Des plats que je trouvais particulièrement riches et gras.

Je travaillais sur une table à dessin que j’avais dû apporter moi-même, à mes frais.

À cette époque, Philippe préparait un projet d’hôtel au Liban. Après l’un de ses voyages sur place, il m’a raconté son arrivée. Un chauffeur armé était venu le chercher et l’avait accompagné jusqu’à son hôtel. Là, on lui avait confié une Kalachnikov en lui recommandant de la garder sous son lit.

La situation au Liban s’est aggravée peu après et le projet a été interrompu.




La Fiat 500 à 500 francs

Un jour, en descendant déjeuner, nous avons aperçu dans la rue une vieille Fiat 500.

Sur la vitre, un morceau de papier :

« 500 F »

avec un numéro de téléphone.

À ce prix-là, Philippe l’a achetée.

Le lendemain, nous faisions nos premiers tours avec cette boîte à savon qui fumait comme un barbecue.


La Honda 500

Un jour, Philippe devait rencontrer deux Américaines près de Beaubourg, place Niki-de-Saint-Phalle, pour parler d’un projet.

Nous sommes partis sur sa Honda 500.

Le kick était cassé. Pour la démarrer, Philippe devait prendre de l’élan, passer la troisième et sauter sur la moto au moment opportun. Une fois le moteur lancé, nous sommes partis.

Nous avons retrouvé les deux Américaines. Après quelques mots, Philippe les a invitées à le suivre dans le restaurant qu’il avait réservé.

Il est entré devant moi. Je l’ai suivi et, soudain, stupeur.

Son pantalon blanc s’était complètement décousu à l’arrière. Et sa veste blanche, beaucoup trop courte, ne cachait rien du spectacle.

Nous avons malgré tout suivi le serveur à travers l’étroit restaurant jusqu’à notre table, située tout au fond.

Nous sommes arrivés, nous nous sommes retournés…

Plus personne.


Les deux Américaines avaient disparu.

Le spectacle n’avait manifestement pas convenu à nos invitées.

 

L’Easy Light

À cette époque, Philippe travaillait sur une lampe dont plusieurs éléments étaient déjà en cours de fabrication.

Tubes d’Altuglas, grillage mis en forme et laqué rouge, manchons en mousse de polyuréthane à peau, tube fluoresu cours d’une séance de réflexion avec Philippe, nous cherchions un nom pour cette lampe.

Au cours du développement de cette lampe, Philippe cherchait un nom. Je lui proposai Easy Light. Le nom resta et c'est sous celui-ci que le luminaire est aujourd'hui répertorié dans les collections et les publications consacrées à son travail.

Une petite équipe de travailleurs handicapés assurait alors le montage des différents éléments. Ce détail m’avait marqué : pour l’Easy Light, Philippe avait confié le montage à des personnes rencontrant des difficultés d’accès à l’emploi.


 

LE PETIT STAND D’EASY LIGHT

Hier, j’ai appelé Michelle Schneider, une amie de l’époque. Elle se souvient très bien avoir tenu le stand où l’Easy Light était présentée, à la Porte de Versailles à Paris, probablement en 1979 ou 1980.

Philippe avait loué un petit emplacement d’environ 3 × 3 mètres, dans un angle.

Michelle ne se souvient d’aucune consigne particulière. Il n’y avait pratiquement rien à expliquer. Elle devait simplement montrer comment la lampe fonctionnait :

« Vous tournez le tube et elle s’allume. »

C’était tout.

Philippe passait en fin de journée.

L’Easy Light aujourd’hui
De mémoire, j’avais payé la mienne environ 148 francs au prix coûtant. Plus de quarante ans plus tard, je découvre qu’un exemplaire peut se louer 380 € pour trois jours, tandis que d’autres sont proposés à plusieurs milliers d’euros.

J’aurais peut-être dû en garder plusieurs ! 
😏

 

 

La Main Jaune — des premiers plans à la réalité

À la même époque, je travaillais avec Philippe sur les premiers plans de La Main Jaune, cette immense piste de patins à roulettes qui devait ouvrir près de la porte de Champerret.

Nous parlions ensemble du concept.

Au centre de la piste, Philippe imaginait plusieurs petits espaces où l’on pourrait s’arrêter, s’asseoir et boire un verre. Chacun aurait son propre univers : un décor bourgeois, un autre punk rock, un autre résolument design…

Sur le papier, l’idée était séduisante.

Sur place, la réalité a été tout autre.

Ces idées se sont révélées difficilement compatibles avec la réalité de la piste et ont été abandonnées.

Le bâtiment réservait en revanche une surprise beaucoup plus spectaculaire.

Depuis l’intérieur, à travers les grandes baies vitrées, on apercevait en contrebas les phares des voitures circulant sur le périphérique. La nuit, ce mouvement lumineux prolongeait presque celui de la boîte.

Mais l’effet fonctionnait aussi dans l’autre sens.

Depuis le périphérique, les automobilistes voyaient cette immense vitrine éclairée, avec les lumières de la discothèque et les patineurs en mouvement. Certains ralentissaient, d’autres allaient jusqu’à s’arrêter pour regarder.

Cela devenait dangereux.

Il a finalement fallu occulter les baies vitrées.



Mes premiers magasins

À cette époque, par l’intermédiaire d’une relation, j’ai fait la connaissance de Jean-Marc Novack. Nous avons rapidement sympathisé.

Il possédait notamment un magasin de vêtements à Poissy, Old Navy, dont je l’ai aidé à revoir l’aménagement. D’autres boutiques ont suivi.

Il m’a également présenté plusieurs de ses amis qui travaillaient dans le même milieu et développaient différentes enseignes.

Pour moi, c’était une occasion formidable : je pouvais enfin mettre directement mes idées en pratique.

L’un de ces projets a été un magasin de jeans au centre commercial des Quatre Temps, à La Défense.

Je suis parti presque de rien. J’ai fait enlever la décoration existante afin de retrouver toute la hauteur disponible, environ 3,50 mètres sous dalle. Plutôt que de chercher à dissimuler cette structure, j’ai décidé au contraire de l’assumer.

Des échafaudages montaient autour du magasin jusqu’au plafond. J’ai utilisé des luminaires industriels et les cabines d’essayage elles-mêmes étaient réalisées avec des tubes d’échafaudage, simplement fermées par d’épais rideaux gris. La caisse était une cage en échafaudage, avec une grosse porte pour protéger l’accès.

Le magasin est devenu LE TEMPLE du jeans.

 


Reconstitution contemporaine d’après mes souvenirs du magasin de jeans des Quatre Temps, à La Défense. 

Et il connut un succès auquel nous ne nous attendions probablement pas. Il y avait parfois tellement de monde qu’il fallut engager des vigiles de près de deux mètres, chargés de surveiller le magasin et de sortir ceux qui tentaient de voler de la marchandise.



1980 — Atelier Triangle

À la même époque, j’ai travaillé brièvement pour Atelier Triangle. L’équipe était constituée de décorateurs plus âgés que moi, souvent barbus. Dans mon souvenir, plusieurs venaient de la grande Maison Jansen.

Les bureaux occupaient le dernier étage de cet immeuble, juste au-dessus de la piscine Deligny.

De ma fenêtre, j’avais une vue plongeante sur le bassin. Pendant que je travaillais à ma table à dessin, je voyais les nageurs en contrebas.

On m’a notamment confié la réalisation d’une perspective pour un projet de hall de terminal en Corée du Sud.


Atelier Triangle occupait le dernier étage
Mon bureau donnait directement sur la piscine Deligny