LES MAINS

LES MAINS

Entre le dessin et la matière, il y a les mains.



 

 

LA MAIN — NOTRE PREMIER OUTIL 

On la regarde à peine tant elle nous paraît évidente. Pourtant, c’est elle qui a façonné une grande partie du monde humain.

Avant le marteau, le ciseau, la scie ou le pinceau, il y eut la main.

Elle saisit, porte, pousse, tire, frappe, caresse, modèle, plie, tresse, noue, coupe, assemble, polit, écrit, dessine et construit.

Elle reconnaît une matière, apprécie son poids, sa température, sa rugosité ou sa douceur. Elle peut exercer une force considérable et, l’instant suivant, tenir une aiguille entre deux doigts.

Elle a taillé la pierre, travaillé le bois, façonné la terre, forgé le métal, tissé les étoffes, construit nos maisons et fabriqué les objets qui nous entourent.

Puis elle a créé ses propres prolongements : les outils.

Et aujourd’hui encore, même entourée de machines, d’ordinateurs et de robots, elle reste celle qui touche, qui guide, qui vérifie — et souvent celle qui sait.

La main est peut-être notre plus ancien outil. Elle reste aussi l’un des plus extraordinaires.

 

Un dessin ne suffit pas à faire un décor.

Il faut des mains.

Celles qui connaissent la matière, ses possibilités et ses limites. Pendant toute ma carrière, j’ai travaillé avec des artisans dont le savoir ne venait pas seulement des livres ou des écoles, mais de l’expérience acquise au fil des années.

J’ai beaucoup appris en les regardant travailler et surtout en les écoutant. Devant une difficulté, je préférais demander : « Qu’est-ce que vous en pensez ? » plutôt que d’imposer une solution dessinée sur le papier.

Et puis il y avait toutes les autres mains du chantier : celles des plombiers, des électriciens, des maçons, des carreleurs et de tous ceux dont le travail, parfois invisible une fois le chantier terminé, était indispensable à sa réalisation.

Car entre le dessin et la réalisation, il y a la matière.

Et la matière passe par les mains.

 

LE BOIS

 

LE MÉTAL

 

LA PIERRE

 

LE PLÂTRE 

 

LE VERRE

 

LA CÉRAMIQUE

 

LA PEINTURE 

 

LE TISSU 

 

STARCK — L’INTELLIGENCE DE LA MAIN 

Pour Philippe Starck, l'artisan n'est pas un artiste que l'on devrait idéaliser. Sa force vient d'ailleurs : de l'apprentissage, de l'expérience et de la transmission du geste.

Il décrit l'artisan comme un homme dont l'intelligence finit par passer dans ses mains. Le cerveau, les yeux et les dix doigts travaillent ensemble. À force de répéter, d'observer et d'apprendre d'un maître, la main acquiert une connaissance que les mots ne suffisent plus à expliquer.

Ce qui fascine Starck est aussi le rapport au temps. Poncer, vernir, recommencer, polir, revenir pendant des heures sur quelques centimètres carrés : l'artisan accepte une durée et une répétition qui semblent presque incompatibles avec notre époque.

Mais derrière cette patience se trouve l'essentiel : la transmission du savoir.

Le geste passe du maître à l'élève, puis de l'élève au suivant. Si cette chaîne s'interrompt, ce ne sont pas seulement des techniques qui disparaissent, mais une forme de connaissance acquise empiriquement pendant des générations.

 

L’EXPÉRIENCE DES ARTISANS 

En écoutant leurs conseils, en dialoguant avec eux, on peut éclairer notre vision des solutions et des problèmes.

C’est grâce à cette transmission du savoir-faire que nous restons, quelque part, des étudiants et des apprentis.

Devant une difficulté, je ne disais jamais : « J’ai trouvé, on va faire comme ci, on va faire comme ça. » Je demandais l’avis de l’entreprise, de l’entrepreneur, de l’artisan.

Parce qu’entre ce que l’on dessine et ce qu’il est réellement possible de fabriquer, il y a leur expérience de la matière et du geste.

Nous avons appris en regardant et en écoutant ceux qui savaient faire. À notre tour de transmettre ce qu’ils nous ont appris.

LES MAINS

Prologue

Tout a peut-être commencé par le besoin de saisir.

S'accrocher.
Attraper.
Tenir.
Ramener à soi.

Au cours de l'évolution, les membres se transforment.
La main apparaît, prolongée par le bras, capable de saisir, de toucher, de fabriquer.

Avec ses mains, l'homme a façonné le monde.

Il taille la pierre.
Travaille le bois.
Modèle la terre.
Forge le métal.
Tisse.
Construit.

Puis sa main laisse une trace.

Elle dessine.
Elle écrit.


TRANSMETTRE

Pendant des millénaires, la pensée passe par la main.

Puis viennent la machine à écrire, le télégraphe, le télex.

L'ordinateur bouleverse à son tour notre manière d'écrire, de dessiner, de calculer, de fabriquer.

Le crayon devient souris.
La lettre devient message.
Le dessin devient fichier.

Et progressivement, nos mains semblent s'éloigner de la matière.


LA MACHINE

Aujourd'hui, l'intelligence artificielle écrit, dessine, calcule, crée des images.

Dans le même temps, nous cherchons à construire des mains artificielles.

Des doigts mécaniques.
Des articulations.
Des capteurs.
Le toucher.

Elles apprennent à saisir et à manipuler.

Remplaceront-elles un jour nos mains ?

Le doute m'habite.


LE SAVOIR DE LA MAIN

Car une main ne fait pas que saisir.

Elle sent.

Le menuisier passe ses doigts sur le bois.
Le maçon juge son mortier.
Le tapissier sait jusqu'où tendre son tissu.
Le plombier sent qu'un raccord force.
Le masseur adapte son geste à ce qu'il ressent sous ses doigts.

Ce savoir est difficile à écrire.

Il s'acquiert par la répétition, l'erreur, l'expérience.

C'est le savoir de la main.


LE RETOUR

Et quelque chose semble aujourd'hui s'inverser.

Pendant longtemps, le progrès devait nous éloigner du travail manuel.

Aujourd'hui, des femmes et des hommes quittent les bureaux et se reconvertissent.

Menuisiers.
Électriciens.
Plombiers.
Couvreurs.
Céramistes.
Boulangers.
Jardiniers.
Artisans.

Ils veulent apprendre un geste.
Fabriquer.
Réparer.
Retrouver la matière.


J'ai passé ma vie à dessiner des choses que d'autres mains allaient fabriquer.

Avec le temps, j'ai compris que le dessin n'était que le commencement.

Entre l'idée et la matière, il y a les mains.

Et peut-être avons-nous fait un immense détour pour redécouvrir quelque chose que nous avions oublié :

 

NOUS AVONS TOUJOURS BESOIN DE NOS MAINS



Des millénaires les séparent. Le geste demeure.

 

DU CRAYON À L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE