1979 — LES CLÉS DE LA PISCINE, DE LA TOYOTA ET DU CLUB
L’arrivée sur la base
À mon arrivée sur le site de Médine, on m’installa dans mon conteneur, près du petit club, non loin d’un bloc sanitaire, du self et de notre piscine.
Les premières nuits marquèrent sérieusement la différence avec mon confort parisien. Le climatiseur était bruyant et se remettait en marche toutes les dix minutes. Tout cela pour maintenir, au mieux, 28 °C dans le conteneur.
Au bout d’une semaine, pourtant, je commençais à mieux dormir.
Mes premiers jours sur le site
Mes premiers jours furent une découverte. La base vie se trouvait à environ 400 mètres du chantier. En m’y rendant à pied, je voyais de petites tornades de sable se former çà et là sous un soleil brûlant.
Le chantier était immense. Plus d’un millier d’ouvriers y travaillaient, mais ils étaient tellement répartis dans les bâtiments et sur l’ensemble du site qu’on pouvait parfois avoir une impression de vide.
À l’extérieur, une centaine d’hommes peut-être circulaient ou travaillaient entre les bâtiments. Les autres étaient partout à l’intérieur : plombiers, électriciens, carreleurs, peintres, staffeurs… Chaque espace était occupé par un corps de métier différent.
C’était surtout aux heures des repas, lorsque tout ce monde convergeait vers le self de la base vie, que l’on prenait soudain conscience du nombre d’hommes présents sur le chantier.
À midi, l’ouverture de la piscine provoquait elle aussi un brusque changement d’atmosphère. Je voyais arriver des ouvriers en tenue légère, encore couverts de poussière, de traces de peinture ou de plâtre.
Pas une femme.
Le soir, je remarquais parfois de jeunes hommes dans l’entrebâillement de certains conteneurs. Je compris peu à peu que, dans cet univers exclusivement masculin, loin des familles et où certains séjournaient longtemps, l’isolement créait aussi ses propres formes de proximité et d’intimité.
Vivre dans un conteneur
Tous les conteneurs étaient surélevés. Sous le mien, j’avais installé un thermomètre, presque par curiosité. Le maximum que je relevai fut 55 °C. La poignée métallique de la porte devenait brûlante.
Mon conteneur était prévu pour une personne : un lit, une petite table et une armoire métallique. Le même modèle pouvait être aménagé avec deux lits et, si mes souvenirs sont exacts, il existait également des conteneurs plus grands pouvant accueillir quatre personnes.
La base elle-même était organisée comme un petit lotissement provisoire. Une artère principale la traversait, avec des ruelles de chaque côté, desservant les différentes rangées de conteneurs.
La nuit, le climatiseur reprenait son cycle toutes les dix minutes. Dehors, on pouvait atteindre 55 °C ; dedans, 28 °C était déjà une victoire.
Les trois clés
A mon arrivée, on m'avait présenté une ou deux personnes de l’encadrement.
Puis on m'avait donné les clés de la piscine, de la Toyota et du club.
Et c’est tout.
Je ne reçus pratiquement aucune autre consigne. J’étais libre de mon temps, sans obligation particulière, si ce n’est de parcourir le chantier, d’observer l’avancement des travaux et de comprendre ce qui s’y passait.
Chaque mardi, j’assistais aux réunions de coordination.
Une liberté assez inattendue
En dehors de ces réunions et de mes passages sur le chantier, j’étais étonnamment libre de mon temps.
Personne ne me demandait de pointer ni de rester assis dans un bureau. Ma présence sur place devait surtout me permettre de suivre les travaux, de voir les problèmes lorsqu’ils apparaissaient et d’être disponible lorsqu’une décision concernant la décoration devait être prise.
Certains jours étaient donc très occupés. D’autres beaucoup moins.
Ces moments de liberté me permettaient aussi de découvrir les paysages autour de Médine. J’avais toujours mon appareil photo avec moi.
Dans les environs de Médine, 1979 — les jours où le chantier me laissait du temps pour découvrir les paysages.
Un moment de repos à la piscine, Médine, 1979. À l’arrière-plan, les bâtiments préfabriqués
de la base vie Oger. — Archives personnelles.
Les hommes du chantier
Au fil des réunions de coordination et des soirées au club, je commençai à connaître les chefs d’équipe et les différents responsables du chantier.
Je me souviens particulièrement du chef des peintres, un grand et solide gaillard. Au début, nos rapports étaient assez distants. Il fallut que je lui raconte que mon père avait lui-même une petite entreprise de peinture pour qu’une certaine complicité s’installe entre nous.
Chaque semaine, il réunissait ses hommes. Il les convoquait, les mettait en rang et les observait un par un.
Il ne regardait pas seulement leur travail. Il regardait leur état physique.
Certains peintres travaillaient dehors, notamment au ravalement. Sous ce soleil, ils n’étaient bientôt plus simplement bronzés : les cloques qui apparaissaient dans leur cou indiquaient que la limite était atteinte.
Il en désignait alors un ou deux :
« Toi et toi, vous rentrez. Je vous prends un retour sur le prochain vol. »
Il n’y avait pas de discussion.
L’organisation avait prévu des remplaçants. Un réservoir de peintres attendait à Paris, prêt à prendre l’avion pour Médine lorsqu’il fallait relever ceux qui ne pouvaient plus continuer.
Ce chef pouvait paraître autoritaire, mais j’avais compris autre chose : il tenait à ses hommes et ne voulait pas avoir de problème avec leur santé.
Des hommes impressionnants
Parmi son personnel se trouvaient les enduiseurs, de grands et solides Sénégalais dont la puissance physique m’impressionnait.
Ils pouvaient enduire jusqu’à dix mètres carrés par jour, avec d’immenses lames à enduire qui, dans mon souvenir, semblaient faire près d’un mètre de large.
Le geste était spectaculaire : il fallait la force pour manier de tels outils, mais aussi une véritable maîtrise pour obtenir une surface régulière.
Un jour pourtant, l’un d’eux manqua à l’appel.
Personne ne semblait savoir où il était passé.
Dans cette organisation où les hommes étaient logés, transportés, affectés aux équipes et surveillés jusque dans leur état physique.
Un jour pourtant, l’un d’eux manqua à l’appel.
Personne ne savait où il était passé.
Ce n’est qu’un an plus tard que j’appris ce qui lui était arrivé. Le chef des peintres me téléphona : son ouvrier venait de l’appeler depuis Roissy, pour lui demander de venir le chercher.
Il était méconnaissable, décharné.
Lors d’un contrôle en Arabie saoudite, il n’avait pas eu son laissez-passer sur lui. Il avait été arrêté et, d’après ce que me raconta le chef des peintres, était resté un an en prison.
Pendant tout ce temps, sur le chantier, nous n’avions simplement jamais su ce qu’il était devenu.
Monsieur Outillage
Nous avions tous les deux du temps libre et nous discutions parfois de choses et d’autres. Je le croisais également lorsque j’allais aux réunions du mardi. Son banc, où il attendait à l’ombre, était installé près de l’entrée.
Son hangar, entièrement grillagé et situé à côté des bureaux, contenait toutes sortes d’outils et de pièces de remplacement destinés aux entreprises qui pouvaient venir à en manquer. Il tenait les comptes de tout cela.
C’était son domaine, son petit royaume au milieu de l’immense chantier.
Il venait, me raconta-t-il, de se marier pour la troisième fois avec une jolie jeune femme. Il m’expliqua que ce mariage avait donné lieu à un arrangement comprenant quelques brebis et deux jeunes dromadaires.
Le médecin de la base
Je discutais de temps à autre avec le médecin du site. Il me parlait de son emploi du temps et de sa pharmacie. Avec plus d’un millier d’ouvriers sur le chantier, il avait fort à faire : blessures, petites plaies et bobologie de toutes sortes faisaient partie de son quotidien.
Il s’occupait même du chlore de la piscine, jusqu’au jour où il fallut finalement la vider.
Mais il devait aussi faire face à des accidents autrement plus sérieux.
Lors de la pose des plafonds de l’atrium, un immense échafaudage occupait toute la hauteur de l’espace. Un ouvrier en était tombé.
Il était vivant, mais sa cuisse était profondément ouverte. Pour le médecin, la blessure nécessitait une intervention chirurgicale au plus vite.
Il avait alors fait venir par hélicoptère une équipe médicale d’urgence afin que l’ouvrier puisse être pris en charge rapidement.
La Toyota à l’épreuve
Avec la Toyota mise à ma disposition, il m’arrivait d’explorer les alentours du chantier et, je dois l’avouer, de la mettre un peu à l’épreuve.
Un jour, je décidai de franchir un énorme tas de sable, haut de deux ou trois mètres.
Je montai sans difficulté… jusqu’au sommet.
Là, la Toyota resta parfaitement en équilibre sur le ventre, les roues dans le vide.
La honte.
Il fallut que je descende et que je grimpe là-haut pour gratter le sable à la main devant la voiture, suffisamment longtemps pour déplacer son point d’équilibre.
Elle finit par basculer vers l’avant et retrouver ses roues.
Je repartis comme si de rien n’était.
Personne ne savait exactement où je me trouvais et la nuit allait tomber dans à peine une heure
Une autre fois, je m’étais aventuré avec la Toyota dans ces paysages rocheux et montagneux qui entouraient Médine. Je circulais lentement dans le lit d’un oued, seul et déjà assez loin de tout.
Devant moi apparut un énorme bloc de roche. Fallait-il descendre pour voir si je pouvais passer ?
Je regardai autour de moi. Les berges, de chaque côté, semblaient suffisamment abruptes pour m’empêcher de sortir facilement de l’oued en cas de problème.
Et puis une pensée beaucoup plus simple me traversa : j’étais seul, personne ne savait exactement où je me trouvais et la nuit tomberait dans à peine une heure.
Mon imagination commença alors à travailler beaucoup plus vite que la Toyota.
Une panne, une roue coincée, la nuit dans cet oued… et la perspective de quelques visites nocturnes dont je préférais ne pas connaître l’origine.
Brrr…
Cette fois, la prudence l’emporta sur la curiosité. Je passai la marche arrière et rebroussai chemin.
Le vendredi, chacun partait de son côté
Le vendredi était différent. Certains profitaient de leur journée de repos pour prendre, à leurs frais, un vol intérieur vers Riyad ou Djeddah. D’autres partaient pratiquer leurs loisirs.
Tout le monde ne revenait pas forcément le vendredi soir.
Je me souviens notamment d’un homme parti faire de la plongée avec un club de Djeddah. Il avait été victime d’une attaque de requin. Ce genre de nouvelle circulait ensuite sur la base et nous rappelait que nos escapades n’étaient pas toujours sans risques.
Ceux qui revenaient de Riyad ou de Djeddah racontaient ce qu’ils avaient vu. À travers leurs récits, je découvrais peu à peu des réalités de la vie saoudienne que je ne voyais pas sur le chantier.
Certains racontaient notamment que les exécutions publiques du vendredi attiraient beaucoup de monde.
Les amis de la coordination
Sur le chantier, il y avait une équipe de quatre personnes chargées de la coordination. Je n’en faisais pas partie : mon travail était ailleurs, mais nous étions devenus amis.
Leur rôle consistait à surveiller l’avancement du chantier par rapport au planning. Chaque mardi, lors des réunions, ils faisaient le point : ils signalaient les défaillances, les retards et les problèmes rencontrés, mais savaient également reconnaître les efforts et encourager les équipes lorsque le travail avançait correctement.
Au-dessus d’eux, un responsable recevait le compte rendu de ces réunions et suivait ainsi l’évolution générale du chantier.
C’étaient ces quatre amis avec lesquels je partageais aussi certains moments en dehors du travail. Yanbu était l’une de nos échappées.
Nous prenions les voitures et partions vers la mer Rouge. Là, sur des plages immenses et presque désertes, le chantier semblait soudain très loin.
« En route pour Yanbu avec les amis de la coordination, 1979-1980. »
Les plages de Yanbu
Pour aller à Yanbu, nous n’emportions presque rien : une serviette de plage, un petit sac avec quelques citrons et une bouteille d’eau.
Le matin, le bus venait nous chercher. Il fallait compter une bonne heure de route, toutes fenêtres ouvertes. Jour après jour, nous retrouvions cette même lumière, dure et immuable.
Sauf pendant les tempêtes de sable.
Alors, le ciel devenait orange. Le chauffeur ralentissait considérablement. Par moments, on ne distinguait presque plus la route. L’asphalte apparaissait puis disparaissait sous le sable qui traversait la chaussée en continu, comme un immense tapis roulant poussé par le vent.
Puis nous arrivions à Yanbu. Le chauffeur quittait la route et venait garer le bus directement sur la plage.
À cet instant, tout changeait. Après la poussière, la chaleur et le chantier, nous retrouvions la mer Rouge. Nous pensions déjà aux poissons que nous allions revoir sous l’eau et aux coquillages que nous pourrions ramasser et manger.
Nous étions cinq : mes quatre amis de la coordination et moi. Pour quelques heures, il n’était plus question de planning, de réunions du mardi, de retards ou de défaillances. Il y avait simplement la mer, une plage presque vide et cette sensation extraordinaire d’être au bout du monde.
Les plages de Yanbu
Arrivés sur la plage, il fallait encore réussir à entrer dans l’eau. Les coraux affleuraient presque à la surface et il était impossible d’avancer normalement.
Nous entrions donc à plat ventre, avec le masque et le tuba, en regardant sous l’eau pour trouver notre passage et éviter de nous griffer le torse ou les jambes sur le corail.
Et là… WOW !
L’eau était cristalline. Sous mon masque apparaissaient les coraux, leurs formes, leurs couleurs, et toutes ces créatures marines dont je ne soupçonnais même pas l’existence.
Quelques minutes auparavant, nous étions encore dans le désert ; maintenant, j’avais sous les yeux cette profusion de vie.
Nous ressortions de l’eau les yeux émerveillés.
Puis venait le repas. Nous nous asseyions simplement sur le sable, au bord de l’eau. Avec nos bras, nous faisions quelques mouvements dans le sable autour de nous, sans même avoir besoin de nous déplacer. Des dizaines de coques apparaissaient.
Nous les ramassions. Voilà à quoi servaient les quelques citrons emportés le matin : avec presque rien — des coquillages fraîchement sortis du sable, du citron et notre bouteille d’eau — nous avions notre repas.
C’étaient nos pauses à Yanbu.
Yanbu, 1979-1980 — Avec les amis de la coordination. Le bus nous déposait directement sur la plage. Les coquillages ramassés dans le sable cuisaient sur un feu improvisé









