1981 — Chez Alberto Pinto, une autre école du décor
Des bureaux provisoires aux quais de Seine
Lorsque j’arrivai chez Alberto Pinto, nous étions installés provisoirement avenue George-V, près des Champs-Élysées.
C’est là que je fis la connaissance de Pascal Laparat, qui avait lui aussi fait l’École Camondo. Nous avons rapidement sympathisé.
Nous ne sommes restés que peu de temps dans ces bureaux. Les nouveaux locaux étaient encore en travaux. À midi, nous allions déjeuner au McDonald’s des Champs-Élysées ou au tout nouveau Burger King.
Puis nous avons quitté cette installation provisoire pour découvrir les nouveaux bureaux d’Alberto Pinto, quai d’Orsay, à l’angle de la rue Surcouf, face à la Seine.
C’était une tout autre atmosphère.
Les nouveaux bureaux du quai d’Orsay
Peu après, nous découvrîmes nos nouveaux bureaux, quai d’Orsay, à l’angle de la rue Surcouf.
C’était un immeuble de standing. L’agence occupait le premier étage, avec des fenêtres donnant sur la Seine et, côté rue Surcouf, sur l’ambassade d’Afrique du Sud.
À l’origine, les lieux avaient été un appartement. Le parquet était partout, avec des corniches et des boiseries. Les différentes pièces étaient devenues des bureaux.
À gauche en entrant, deux grandes pièces lumineuses accueillaient les dessinateurs. Dans celle donnant sur le quai, nous étions cinq autour de nos tables à dessin ; quatre autres étaient installées dans la pièce voisine, côté cour.
Je découvrais aussi des détails auxquels je n’étais guère habitué.
Il y avait notamment un grand réfrigérateur américain, rempli de petites bouteilles de jus de fruits et de nectars, de sodas et d’eaux minérales. Chaque jour, il était de nouveau rempli au maximum.
Cela peut paraître anecdotique aujourd’hui. Pour moi qui arrivais d’autres agences où les conditions avaient parfois été beaucoup plus rudimentaires, ce réfrigérateur disait déjà quelque chose de la maison Pinto : le confort, l’attention portée aux détails et une certaine idée du luxe jusque dans la vie quotidienne de l’agence.
La bibliothèque comme source d’inspiration
Avant de parler d’harmonies, de couleurs ou de tissus, il fallait naturellement que le projet prenne forme.
Dans sa bibliothèque, Alberto Pinto avait préparé de nombreux livres. Certains restaient ouverts à des pages qu’il avait choisies, avec ses indications : « Chambre Monsieur », « Chambre Madame », « Salon », « Salle à manger »…
Nous passions devant ces ouvrages ouverts, regardions les pages qu’il avait sélectionnées et prenions des notes. Il ne s’agissait pas de recopier un décor, mais de comprendre une ambiance, une idée, un détail qui pouvait servir de point de départ au projet.
La rencontre avec Monique Dutot
Monique Dutot était une amie de longue date d’Alberto Pinto. Très proche de lui, elle lui trouvait notamment des meubles et des objets anciens qu’elle chinait à sa demande.
Un jour, elle parla à Alberto d’une amie de Gilbert Gross qui allait s’installer rue de Franqueville, à Paris. L’appartement nécessitait des travaux.
Le projet était trop petit pour que l’agence Pinto s’en charge véritablement. Alberto me présenta alors à Monique.
Nous avons très vite sympathisé.
Pour cet appartement, je réalisai les plans et travaillai avec elle à la décoration. Je suivis également les travaux. Monique travaillait seule. Elle avait son regard, ses relations, sa connaissance des objets et des antiquités ; de mon côté, je pouvais dessiner, organiser les espaces, résoudre les problèmes techniques et suivre les entreprises.
Ce premier chantier aurait pu rester une collaboration ponctuelle.
Il fut au contraire le début d’une histoire professionnelle qui dura près de vingt ans.
Par la suite, Monique fit régulièrement appel à moi pour des appartements et de petits projets privés qu’Alberto Pinto ne pouvait prendre en charge, leur importance étant trop modeste pour une agence de cette dimension.
Nous formions ainsi, chantier après chantier, un petit binôme très complémentaire.
Et j’allais découvrir une chose que tous ceux qui ont exercé ce métier connaissent bien :
un petit chantier peut demander presque autant de temps et d’attention qu’un grand.
Plans, détails, entreprises, rendez-vous, imprévus, choix des matériaux, suivi des travaux… la surface change, mais les problèmes, eux, ne diminuent pas nécessairement.
Christian Dior, avenue Montaigne
En 1981, chez Alberto Pinto, je fus chargé de concevoir des meubles-vitrines pour la maison Christian Dior, au 30 avenue Montaigne.
Il fallait respecter les codes établis par Victor Grandpierre dès 1947 : le gris, le blanc, le verre et les jeux de miroirs.
La difficulté venait surtout des vitrines ovales, largement constituées de verres biseautés. Leur dessin était une chose ; leur réalisation en était une autre. C’était déjà cette confrontation entre l’idée du décorateur et le savoir-faire de ceux qui allaient la fabriquer.
Dior - 30 avenue Montaigne - ancienne façade
Reconstitution de la vitrine ovale d’accessoires conçue pour Christian Dior, 30 avenue Montaigne, en 1981, d’après mes souvenirs et indications.
Chercher des compromis et trouver une solution : c’était une grande partie de notre métier. L’idée devait rester visible, mais elle devait aussi pouvoir être fabriquée. Pour ces vitrines ovales, la courbe fut donc décomposée en une dizaine de panneaux de verre plat. Les montants qui les séparaient donnaient progressivement naissance à l’ovale, certains en laiton chromé venant alléger l’ensemble.
Un palais au Cameroun
L’un des projets sur lesquels je fus amené à travailler était un palais au Cameroun, dont l’architecte était Olivier-Clément Cacoub.
Alberto Pinto m’avait confié les appartements privés de Madame : la salle de bains et le dressing, près de 200 m² à eux seuls.
Pour commencer l’étude, je me rendis dans les bureaux de Cacoub pour une première réunion.
Il me reçut et entra rapidement dans le sujet :
J’ai parlé longuement avec Alberto. Pour cette salle de bains, le budget est XXL.
Je repartis de cette première réunion avec un plan plus détaillé, mais sans autre indication particulière.
De retour au bureau, quai d’Orsay, je commençai à tracer les grands volumes des appartements privés de Madame : le dressing, avec une chambre froide destinée aux fourrures, et la salle de bains.
Une salle de bains hors normes
Mon travail s’arrêta aux dessins de conception. Je ne suis jamais allé sur ce chantier au Cameroun et je n’ai jamais vu de photographie de la réalisation. Les travaux furent exécutés sur place par les entreprises de Cacoub, et les plans techniques établis par son bureau d’études.
Plus tard, Alberto Pinto m’apprit que le client avait fait acheminer le marbre au Cameroun par avions-cargos.
Cette information me confirmait au moins une chose : le projet réalisé avait conservé la place considérable que j’avais donnée au marbre dans mes dessins. Sols, parois, encadrements, corniches sculptées… j’en avais prévu partout.
Mais je n’en vis jamais le résultat.
L’image présentée ici n’est donc pas une photographie de la réalisation. C’est une reconstitution, près de quarante-cinq ans plus tard, à partir du souvenir de mes dessins.
Reconstitution contemporaine d’après mes souvenirs du projet que j’avais dessiné chez Alberto Pinto . Je n’ai jamais vu la réalisation ni de photographie du chantier achevé.
D’autres projets chez Alberto Pinto
Pendant cette période, je travaillai naturellement sur bien d’autres projets de l’agence.
Je réalisai notamment des images destinées à étudier l’intégration d’un manège dans un bâtiment ancien pour un haras au Qatar. Je travaillai également sur différents plans de châteaux, de villas, notamment à Cannes, et sur plusieurs études qui passaient d’une table à dessin à l’autre au gré des projets.
Chez Pinto, les échelles et les sujets pouvaient changer complètement d’un dossier au suivant. C’était aussi cela qui rendait l’agence passionnante : on pouvait passer d’un appartement parisien à un palais au Cameroun, puis à un haras ou à une villa sur la Côte d’Azur.
Chez Alberto Pinto, certains clients souhaitaient une décoration entièrement clé en main, jusque dans les moindres détails.
Jean-Louis Ricardi et Madame Cerdan s'occupaient notamment de la sélection du linge de maison, de la vaisselle et des accessoires : vases, cendriers, porte-savons…
Les présentations étaient composées à la manière de nos planches d'échantillons, avec des échantillons et des documents souvent prêtés par les fournisseurs. On pouvait notamment y retrouver des serviettes brodées de chez Porthault.
L'ensemble était ensuite chiffré et présenté au client.
Quitter Pinto pour retrouver Oger
C’est finalement Pascal Laparat, que j’avais connu chez Pinto et qui, comme moi, était passé par Camondo, qui me parla d’une nouvelle possibilité.
Michel Boyer recrutait pour travailler avec Oger.
Je connaissais déjà Oger, sa manière de travailler et surtout l’échelle de ses chantiers. Cette fois, le salaire proposé était particulièrement attractif.
Après mon passage chez Alberto Pinto, une nouvelle étape se présentait.
Je quittai donc Pinto pour rejoindre Michel Boyer et retrouver la machine Oger.
Un apéritif chez Michel Boyer
Peu de temps après notre arrivée, Michel Boyer nous invita chez lui pour un apéritif dînatoire. Il souhaitait faire connaissance avec cette nouvelle équipe.
Nous étions au début des années 1980.
Son appartement avait probablement été aménagé à grands frais une dizaine d’années auparavant. Mais pour Pascal et moi, qui arrivions de chez Pinto, le contraste fut saisissant.
Moquette marron, verre fumé, inox, laque noire…
Tout ce qui avait représenté une certaine modernité au début des années 1970 nous paraissait déjà terriblement daté. Pascal et moi étions assez stupéfaits.
Il faut dire que, peu auparavant, Alberto Pinto nous avait invités à déjeuner chez lui. Nous avions découvert un lieu de vie d’une tout autre dimension : près de 2 000 m², avec notamment un salon d’environ 200 m², quatre mètres sous plafond, donnant sur le Champ-de-Mars, dans un décor extraordinaire.
En passant de l’un à l’autre, le contraste était saisissant.
D’un côté la lumière, l’espace, l’abondance. De l’autre, un décor qui semblait appartenir à une époque déjà révolue.



