1985 — BAHREÏN, LA CAMÉRA ET LA BROUETTE
Quand un relevé de chantier se transforme presque en documentaire
Le bâtiment était si vaste que nous avions parfois du mal à nous y repérer. Pour garder une trace des volumes et pouvoir retrouver ensuite les détails du chantier, nous avions demandé l’autorisation d’effectuer un relevé vidéo de l’ensemble.
En 1985, ce n’était pas si simple. Le studio de la télévision d’État nous prêta une grosse caméra vidéo professionnelle.
Restait à parcourir le bâtiment avec elle.
Nous trouvâmes une solution beaucoup plus rudimentaire : je m’installai dans une brouette, la caméra à l’épaule, tandis que René Simon me poussait à travers le chantier.
René commentait au fur et à mesure :
Ici, la salle à manger principale… Ici, le salon des enfants…
De mon côté, j’essayais de filmer méthodiquement les volumes, les ouvertures et les plafonds, sans oublier les gaines techniques et les chemins de câbles. Ce n’était pas un film souvenir : c’était notre relevé de chantier.
Évocation d’un souvenir — Bahreïn, 1985. La caméra et la brouette.
De retour au studio de télévision, on proposa d’ajouter un fond sonore derrière les commentaires de René. Ce qui fut fait.
Cette vidéo existe toujours, conservée sur une cassette VHS.
Nous étions partis pour réaliser un simple relevé technique du bâtiment. Avec une caméra professionnelle, une brouette et les commentaires de René, nous avions finalement fabriqué un véritable document sur le chantier.
LE PARCOURS DE SANTÉ
Nous avancions à travers le terrain presque en procession.
Le client ouvrait la marche, le paysagiste à ses côtés et le médecin légèrement en retrait. Derrière eux suivaient le géomètre et son assistant, muni de sa roue d’arpenteur. Un secrétaire fermait la marche et notait au fur et à mesure les décisions qui permettraient ensuite de dresser le plan du parcours.
On s’arrêtait, on observait, on discutait.
— Ici, un banc à l’ombre de quelques bosquets permettrait d’avoir une belle vue.
Quelques mètres plus loin, le médecin intervenait :
— Je pense qu’il faudrait adoucir cette courbe…
Puis tout le monde repartait.
Le parcours se dessinait ainsi directement sur le terrain, au rythme de la marche, des arrêts et des remarques de chacun. Le paysagiste regardait les plantations et les perspectives, le médecin pensait à l’effort demandé, le géomètre mesurait, le secrétaire consignait les décisions.
À la fin de la promenade, le parcours existait déjà presque. Il ne restait plus qu’à le mettre sur le papier.
PRÉPARATION DU CHANTIER
René et moi étions restés sur place pour préparer l’organisation du chantier. Comme je l’avais déjà connu chez Oger, il fallait prévoir l’arrivée des entreprises et du personnel : hébergements, location de matériel et d’outillage, commodités pour les équipes, contacts locaux… Tout ce qui permettrait ensuite au chantier de fonctionner.
Nous étions logés dans un hôtel qui comptait trois restaurants. Le principal se trouvait au rez-de-chaussée et proposait certains soirs des soirées à thème.
Un soir, le thème était hollandais. Les serveuses, philippines, avaient pour l’occasion revêtu des costumes folkloriques hollandais.
Une fois installés à table, on nous proposa l’apéritif traditionnel de la soirée.
Intrigués, nous demandâmes de quoi il s’agissait.
— Du champagne avec un trait de sirop de cassis.
René et moi nous sommes regardés.
Un kir royal venait donc de devenir une spécialité hollandaise à Bahreïn !
Il y avait là, autour de notre table, les Philippines, la Hollande, la Champagne et la Bourgogne réunies au Moyen-Orient.
LE PROJET PREND LE CHEMIN DE BAHREÏN
De retour à Paris, les dossiers avançaient, tout comme nos échanges et nos rapports avec M. Barbier.
Peu à peu, deux grosses malles en aluminium se remplissaient. Nous y rangions les échantillons de cèdre ajouré, les marbres, les planches de matériaux, ainsi que les perspectives en couleurs préparées pour une douzaine de pièces principales.
Tout cela constituait la présentation du projet.
Le moment du départ pour Bahreïn approchait. Il fallait maintenant transporter ces semaines de travail, les présenter au client et, surtout, savoir exactement ce que nous laisserions sur place.
Didier Aaron avait pris conseil auprès d’un avocat spécialiste des questions de transport maritime. Sa recommandation fut très claire :
« Vous ne laissez rien sur place sans avoir un reçu signé donnant la liste précise des documents remis. »
Cette consigne, je m’en souviens encore.
L’ATTENTE À BAHREÏN
Nous retrouvâmes notre hôtel et nos habitudes. Le responsable du client semblait très occupé. Nous attendions.
Deux jours passèrent avant qu’on nous demande enfin de venir à son bureau.
À peine installés, nous entendîmes une phrase qui revenait souvent :
— Henry! Bring me tea!
On nous servit ce thé parfumé à la cardamome que nous connaissions maintenant bien. La conversation porta sur la suite du projet. Notre interlocuteur souhaitait que nous lui remettions l’ensemble des documents et les deux malles.
Nous retournâmes à l’hôtel et appelâmes aussitôt l’avocat de Didier Aaron à Paris. Sa réponse fut formelle :
« Vous ne laissez rien sans un reçu signé. »
Il ne restait donc plus qu’à attendre le rendez-vous où aurait lieu la remise officielle. La réception de l’hôtel devait nous prévenir.
En attendant, on nous indiqua une plage VIP où nous pouvions aller nous détendre.
À l’entrée, une barrière et une consigne : appareils photo interdits. Plusieurs étaient accrochés à un cocotier, chacun muni d’une petite étiquette pour que son propriétaire puisse le récupérer en repartant.
La plage était superbe, couverte de sable fin. Pas une femme. Et une mer incroyablement chaude, autour de 38 °C. Il fallait marcher peut-être cent cinquante mètres avant d’avoir de l’eau à mi-cuisse.
Une fois nous a suffi.
De retour à l’hôtel, nous attendions toujours que le représentant du client nous fixe l’heure de la remise officielle.
Lorsqu’il arriva enfin, les choses se tendirent rapidement. Il voulait récupérer les deux malles et l’ensemble des documents, mais refusait de signer le reçu demandé par notre avocat.
La discussion s’envenima rapidement. René se mit franchement en colère. Il lui rappela que nous avions une consigne très claire : rien ne serait remis sans un reçu signé. Le représentant du client refusait toujours. Le ton monta et René finit par l’engueuler sérieusement.
Puisqu’aucun accord n’était possible, nous décidâmes de rentrer à Paris avec les malles.
Dans une certaine agitation, il fallut les refermer, tout charger dans la vieille Mercedes du taxi. Les deux grosses malles en aluminium dépassaient du coffre. Le chauffeur essayait de le rabattre en tapant dessus pour le maintenir tant bien que mal.
Nous réglâmes l’hôtel, avec notamment cette impressionnante note de téléphone de près de 9 000 francs, conséquence de tous nos échanges avec Paris.
Puis nous prîmes la direction de l’aéroport.
BAHREÏN — QUAND IL FALLUT FUIR
Puis direction l’aéroport.
Nous pensions pouvoir enfin rentrer à Paris lorsque le haut-parleur se mit à résonner :
« Monsieur René Simon… Monsieur Jean-Pierre Lenormand… veuillez vous présenter au poste de police. »
Nous nous y rendîmes.
Le représentant du client était là, furieux. Il nous reprochait d’être partis avec les malles et nous fit comprendre qu’il pouvait nous empêcher de quitter Bahreïn.
La discussion fut tendue.
Pourtant, nous n’avions fait qu’appliquer la consigne reçue à Paris : ne remettre aucun document sans reçu signé.
Finalement, il nous laissa partir.
Nous reprîmes nos malles et pûmes embarquer.
Cette fois, lorsque l’avion décolla, Bahreïn était derrière nous.
Le lendemain, à Paris, le téléphone sonna.
C’était le représentant du client. Il s’excusait.
Après la colère de la veille, le poste de police et la menace de nous empêcher de quitter Bahreïn, le ton avait complètement changé.
Le dossier complet que nous avions conçu fut finalement vendu au client.
Pour passer de notre projet à sa réalisation, une entreprise de décoration fut créée en Suisse. Une équipe de métreurs et d’autres intervenants techniques fut alors constituée pour développer les plans d’exécution et préparer la réalisation du chantier.
Notre travail de conception s’achevait là. Une autre équipe allait désormais transformer nos dessins en chantier.


