1985 — Didier Aaron et Jacques Grange

 

 

 

En 1985, René Simon me contacta. Je le connaissais bien : quelques années auparavant, je l'avais fait venir chez Philippe Starck pour m'aider à dessiner les plans de la villa Al-Mojil.

Il travaillait désormais chez Didier Aaron, où l'on cherchait du renfort pour un très important projet à Bahreïn.

Je me rendis donc 32, avenue Raymond-Poincaré, à Paris.

C'est là que je fis la connaissance de Jacques Grange.


Jacques Grange était lui aussi passé par l’École Camondo, où il avait obtenu son diplôme en 1966, onze ans avant moi. Nous avions donc, sans nous y être croisés, une école en commun.

C’est là que je fis également la connaissance de Michèle Belaiche, l’assistante de Jacques Grange.

Quelques années plus tard, en 1988, Michèle, devenue une amie proche de Sylvie Vartan, m’avait confié une lettre à lui remettre lors d’un voyage à Los Angeles.

« Tu verras, ma copine Sylvie t’ouvrira elle-même », m’avait-elle dit en me donnant son adresse.

Arrivé devant la maison, je sonnai. Sylvie était souffrante ce jour-là. Une voix à l’interphone me demanda simplement de déposer la lettre dans la boîte.

Je repartis. Mission accomplie, mais sans avoir rencontré « la copine Sylvie ».

Un intermédiaire, Christophe Barbier, était venu rencontrer Jacques Grange à la demande du client. Il s'agissait de l'aménagement d'un palais à Bahreïn, un projet considérable qui nécessitait de renforcer l'équipe.

Je ne le savais pas encore, mais cette arrivée chez Didier Aaron allait ouvrir près de neuf années de ma vie professionnelle.

De la machine à écrire à l’ordinateur

À mon arrivée, je constatai que l’équipement bureautique n’était pas vraiment à la hauteur d’un chantier de cette importance. Nous étions encore à l’époque du télex et des machines à écrire à boule.

Je fis remarquer à Didier Aaron que l’ordinateur devenait un outil autrement plus performant pour gérer le travail d’une agence.

Il passa quelques coups de téléphone et, peu après, un informaticien vint installer les premiers ordinateurs.

Après quelques semaines de formation, Odile et Sylvie, les deux secrétaires, étaient passées de la machine à écrire à l’écran.
 

Jacques Grange était jovial et travaillait avec une équipe d’environ huit personnes pour définir la direction décorative du palais.

Christophe Barbier nous avait longuement exposé les goûts de la cliente. Elle appréciait notamment beaucoup le mobilier oriental incrusté de nacre, dans l’esprit de cette table, mais revisité dans une ambiance plus actuelle.

Il fallait en quelque sorte inventer un oriental contemporain, loin d'une simple reconstitution traditionnelle.



Mobilier d'inspiration orientale, incrusté de nacre — dans l'esprit des pièces appréciées par la cliente

 

1985 — Didier Aaron et Jacques Grange

Nous travaillâmes quelque temps avant de pouvoir présenter les premières propositions. Christophe Barbier organisa une rencontre avec la cliente dans sa propriété de la Côte d’Azur. Jacques Grange, René Simon et moi nous y rendîmes.

La présentation fut bien accueillie. Nous pouvions poursuivre les études.

Après plusieurs tractations sur place à Bahreïn, le projet et l’ensemble de nos plans de détail furent finalement cédés au client.

Le chantier, lui, devait se poursuivre encore pendant plusieurs années. J’en perdrais alors la trace. 

Cette première affaire marqua surtout pour moi le début de neuf années chez Didier Aaron, aux côtés de Jacques Grange et de nombreux collaborateurs.

Et les projets allaient désormais se succéder, souvent très différents les uns des autres : le Lloyd’s de Londres, des châteaux et des manoirs, des musées, un bateau, des appartements et résidences privées, des boutiques de grandes enseignes…





Notre bureau d'études au 118 rue du Frg Saint Honoré 

1990 — Sophie Robert

Chez Didier Aaron, il arrivait que des relations de Didier entreprennent elles-mêmes un projet de décoration. Elles avaient des idées, du goût, parfois une véritable expérience, mais arrivaient à un moment où leurs compétences trouvaient leurs limites.

Didier me demandait alors de leur apporter mon aide. Il ne s’agissait pas seulement de reprendre un dessin ou de donner un conseil depuis le bureau. Sophie Robert prenait les billets d’avion et nous partions ensemble sur place.

À Levens, pour la propriété du directeur de Selles, l’un des problèmes concernait le parking. Nous voulions supprimer les poteaux qui encombraient l’espace. La solution passait par de grandes poutres précontraintes. Mais une fois la solution technique trouvée, une autre difficulté apparaissait : comment acheminer de telles poutres par les routes sinueuses jusqu’à la propriété ?

C’était encore une fois le métier tel que je l’ai connu : chercher des compromis et trouver une solution. Le dessin ne suffisait jamais ; il fallait que ce que nous avions imaginé puisse réellement être construit.


 

Neuf années chez Didier Aaron 

Musée de la Mode — Paris
Le projet voulu par Pierre Bergé

 


Autriche — Attersee
Une résidence hors normes





 

Lloyd's of London — Londres
Autour de l'Adam Room

 

Alizay — Normandie
L'industrie comme terrain de décoration


La fin d’une époque chez Didier Aaron

Depuis la création du bureau de décoration, Didier avait imaginé une complémentarité naturelle entre nos projets et son métier d’antiquaire. Les clients qui nous confiaient l'aménagement de leurs appartements, maisons ou propriétés devaient aussi, pensait-il, acheter davantage de meubles et d’objets dans sa galerie.

Mais les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi.

Au début des années 1990, la situation économique du bureau se dégrada. Son comptable avait déjà alerté Didier sur l’équilibre financier de l’activité, et Didier m’en avait parlé. Les grands projets de décoration demandaient beaucoup de temps, mobilisaient le bureau et les entreprises, sans entraîner nécessairement les ventes de mobilier qu’il avait espérées.

Un jour, Didier me prit à part :
« Dites à Jacques Grange de placer des meubles chez les clients. »

Il m’avait raconté qu’à ses débuts, lorsqu’il avait engagé Jacques dans son bureau de décoration, il l’envoyait chercher les cafés. Mais les années avaient passé. Jacques avait affirmé son propre goût et les meubles français du XVIIIᵉ siècle de la galerie n’étaient pas nécessairement ceux qu’il souhaitait placer dans ses décors. Je le voyais davantage avec Pierre Passebon, chinant des antiquités moins classiques.

Didier le regrettait. Le bureau de décoration apportait de beaux projets, mais pas les ventes de mobilier qu’il avait imaginées.

  


 

1993 — De la table à dessin à l’image de synthèse

Mon départ de chez Didier Aaron ne fut finalement pas une rupture brutale.

Plusieurs clients dont j’avais suivi les projets avaient encore besoin de moi. Il restait des travaux à terminer, des détails à régler, de la maintenance et tout simplement la mémoire de dossiers que je connaissais parfois depuis plusieurs années.

Didier me proposa donc de continuer à m’occuper de ces fins de chantier.

De mon côté, je lui fis une proposition : plutôt qu’une séparation pure et simple, je souhaitais qu’il m’aide à financer l’équipement informatique dont j’avais besoin pour préparer la suite.

Depuis quelque temps déjà, nous sentions que quelque chose était en train de changer dans les agences. Les tables à dessin allaient peu à peu céder leur place aux ordinateurs.

J’avais moi-même fait équiper les secrétaires de Macintosh et AutoCAD commençait à apparaître dans les cabinets pour la réalisation des plans.

Mais ce n’était pas vraiment le dessin technique qui m’attirait.

Moi, je voulais dessiner en volume.

Je pressentais que l’ordinateur permettrait bientôt de montrer un projet autrement : construire virtuellement un espace, y placer les matériaux, la lumière, le mobilier et produire pour les architectes et les décorateurs des images aussi réalistes que possible.

Un ami avait commencé à pratiquer 3D Turbo, un logiciel français de modélisation. J’allais le voir travailler et, peu à peu, je me lançai à mon tour.

Je m’équipai sérieusement : un Macintosh 840AV, un écran 20 pouces, une imprimante et tout ce qui était alors nécessaire pour travailler chez soi.

Pendant quelque temps, mes journées eurent donc deux visages : je continuais à assurer le suivi des anciens clients de Didier Aaron et, à la maison, j'apprenais la 3D.

Je ne le savais pas encore vraiment, mais je venais d’entrer dans l’imagerie de synthèse.

Les images de synthèse entrent dans le métier