2001 — RIYAD, RETOUR EN ARABIE.

 

 

Vingt ans avaient passé.

Lorsque je revins en Arabie saoudite en 2001, je retrouvais le pays que j’avais connu à Médine et à Dammam au début des années 1980. Mais le changement était saisissant.

À l’époque, pour certains travaux, nous recrutions encore des manœuvres à la journée. Je me souvenais notamment de ces ouvriers pakistanais engagés pour creuser une tranchée et qui s’étaient enfuis, persuadés qu’on allait les enterrer vivants.

En 2001, le décor avait changé.

Riyad grouillait de vie. Les malls s’étaient multipliés, la circulation était intense. Camions, voitures, marchandises et matériaux se croisaient sur les routes. Des véhicules transportaient continuellement des groupes d’hommes vers les innombrables chantiers.

Je retrouvais la poussière, la lumière et l’immensité des routes. Mais autour de moi, tout témoignait de la transformation du pays.

En 1980, j’avais découvert une Arabie en construction.
En 2001, j’en découvrais la métamorphose.


 

Sur les routes d’Arabie — évocation du trafic et des transports au début des années 2000.

 

À mon arrivée à Riyad, je fus d'abord logé pendant un ou deux jours dans la Guest Villa.

J'y fis la connaissance de deux Anglais. Ils m'invitèrent par la suite chez un jeune Saoudien, père d'un diplomate. Je fis également la connaissance d'un homme-grenouille qui partait en mer Rouge chercher des poissons destinés aux aquariums.

Le chantier se trouvait à l'extérieur de Riyad, à une vingtaine de minutes de route environ.

La propriété occupait, dans mon souvenir, près d’un hectare. Ce n’était pas une simple villa, mais un véritable petit domaine : la villa principale, une villa pour les invités, un bâtiment réservé à la bibliothèque, un Recreation Center avec piscine, ainsi que les cuisines et les logements du personnel.

Une équipe était installée sur place sous la direction d’un chef de projet.

 

UN MOIS À LA TÊTE DU CHANTIER

Ce chantier était celui du prince Turki bin Abdel Aziz.

Quelques semaines après mon arrivée, le chef de projet tomba malade. Il me demanda de le remplacer.

Je pris donc son poste pendant environ un mois.

Du jour au lendemain, mon travail changea de dimension. Je ne m’occupais plus seulement des études et de la décoration : je devais faire fonctionner le chantier.

Je signais des commandes, contrôlais les marchandises qui arrivaient, acceptais ou refusais certains ouvrages et prenais les décisions nécessaires à l’avancement des travaux.

Il y avait aussi les hommes. Certains venaient me demander l’autorisation de s’absenter pour accomplir le Hajj à La Mecque. C’était désormais à moi de donner mon accord, tout en organisant le chantier pour que leur absence ne bloque pas le travail.

Pendant près d’un mois, je me retrouvai ainsi à assurer une responsabilité que je n’étais pas venu chercher à Riyad, mais qu’il fallait tout simplement assumer.

 

LE TAPIS DE MARBRE

Dans le bâtiment principal, nous reçûmes un jour un tapis de mosaïque d’environ trois mètres sur trois, livré roulé.

Je le fis dérouler pour le contrôler.

Les petites pièces de marbre avaient manifestement été taillées à la main. J’aimais beaucoup ce caractère artisanal, ces légères irrégularités qui témoignaient encore du travail de l’homme.

Mais ce n’était pas la question. Compte tenu du niveau de prestation attendu sur ce chantier, je refusai l’ouvrage.

Les techniques de découpe au jet d’eau permettaient désormais d’obtenir des éléments de marbre d’une précision presque numérique. Pour ce projet, c’était cette qualité d’exécution qui était attendue.

Un nouveau tapis fut donc fabriqué. Il fut livré, contrôlé, puis posé.

 RIYAD — JUIN 2001

13 minutes d’images retrouvées

En juin 2001, j’avais emporté une caméra en Arabie Saoudite. Il était interdit de filmer le chantier. Ces images montrent donc ce que je pouvais filmer autour de moi : Riyad, les déplacements et quelques moments de la vie quotidienne pendant cette mission.


 

Vidéo personnelle — archives Jean-Pierre Lenormand, juin 2001. 

LES SOIRÉES DE RIYAD 

Les distractions restaient rares. Nous allions parfois dans les nouveaux malls, simplement pour boire un jus de fruit ou manger une crêpe.

Les invitations étaient donc les bienvenues.

Un soir, les deux Anglais rencontrés à la Guest Villa et moi-même fûmes invités chez un jeune Saoudien passionné de rock et de funk. Il avait quelques bouteilles réservées à ses amis expatriés.

Il nous raconta comment elles arrivaient jusqu’à lui.

Son père travaillait dans le quartier diplomatique. Sur un parking, les bouteilles passaient discrètement du coffre d’une voiture à celui d’une autre.

Un soir, alors qu’il procédait à l’un de ces transferts, il sentit soudain une main se poser sur son épaule.

— Espèce de chien d’infidèle ! Qu’est-ce que c’est que ça ?

D’après son fils, le père ne se démonta pas. Il regarda l’homme et lui répondit très calmement :

— Donne-moi ton nom. Demain, tu restes chez toi. Tu es viré.

Nous comprîmes alors que celui qui venait de l’interpeller n’avait manifestement pas choisi la bonne personne.

 


LE 14 JUILLET À L’AMBASSADE

 

Le 14 juillet, l’ambassade de France devenait l’un des rendez-vous attendus de Riyad.

Les buffets attiraient les expatriés, mais également de nombreux Saoudiens. Le champagne coulait à flot, le vin aussi. Il y avait même du saucisson et des pâtés. Devant les plats concernés, une inscription ne laissait aucune place au doute : PORC.

Ce soir-là, les jardins de l’ambassade étaient remplis de monde. On déambulait entre les buffets, un verre de vin ou une flûte de champagne à la main. Certains Saoudiens fumaient de gros cigares.

Le spectacle devenait plus étonnant encore en fin de soirée.

Certains cherchaient leur voiture. D’autres, toujours en tenue traditionnelle, avaient le keffieh de travers et quelques difficultés à marcher bien droit.

Pendant quelques heures, derrière les murs de l’ambassade, Riyad semblait avoir changé de règles.


 

 

14 JUILLET À RIYAD — 2001
Évocation par l’IA de la réception dans les jardins de l’ambassade de France, d’après mes souvenirs 

UNE VIE PARALLÈLE 

On m’avait parlé également de lieux beaucoup plus discrets, fréquentés par les expatriés. Des sortes de clubs privés, notamment dans les compounds et aux environs du quartier diplomatique.

L’accès y était très contrôlé. D’après ce que l’on m’avait raconté, un vidéo-portier permettait de reconnaître les visiteurs avant de leur ouvrir.

On n’y entrait pas simplement en passant : il fallait être connu ou invité. Les consommations étaient payantes et le choix, paraît-il, assez varié.

Je n’ai pas fréquenté moi-même ces endroits, mais leur existence m’avait frappé. Derrière l’image officielle de Riyad existait ainsi une autre vie, discrète, organisée entre expatriés et presque invisible depuis la rue.

 

LE 11 SEPTEMBRE

Après quatre mois sur ce chantier, mon retour en France était prévu pour le 12 ou le 13 septembre. Mon billet était réservé.

Le 11 septembre, j’étais dans mon bungalow-bureau lorsque des cris à l’extérieur me firent sortir.

Un attroupement d’ouvriers s’était formé. Certains criaient, éructaient :

— Allahu Akbar ! Allahu Akbar !

Je passai la tête dans le bureau d’un chef de chantier. Un petit téléviseur était perché sur une étagère.

Et là, je vis les images.

En boucle, les avions percutant les tours, les explosions, les flammes.

Je compris peu à peu ce qui venait de se produire.

Quelques jours plus tard, à l’aéroport, l’atmosphère était étrange. Beaucoup de regards se portaient sur moi.

Certains m’interpellaient :

— American ?

Je répondais aussitôt :

— No. French !