AL-MOJIL — « NO PROBLEM, MR LENORMAND ! »

 


Philippe Starck et Jean-Pierre Lenormand à Dammam, pendant le chantier Al-Mojil — vers 1981.

Archives personnelles. 

 

LE DÉPART

J’arrive dans les locaux que Philippe Starck avait loués pour l’occasion.

Il me demande de constituer une équipe, en plus d’un certain Jean-Luc Gerondineau, qui venait d’arriver. Il me présente également son associé, Patrice Chappuis, qui doit coordonner les opérations et toute l’intendance du chantier.

Nous partons tous les trois pour un premier contact sur place, à Dammam.

Le bâtiment est encore brut de béton.

Le responsable du chantier est philippin, comme les quelque 140 ouvriers qui travaillent sur place. Il a installé son bureau dans un conteneur climatisé, comme j’en avais déjà vu à Médine : un bureau, trois chaises et une armoire métallique.

Autour du chantier… pas grand-chose.

Nous rentrons à Paris et l’équipe se met au travail. Nous sortons les plans de principe, les plans cotés et les premiers détails nécessaires à l’exécution.

Entre-temps, je demande à Patrice Chappuis comment il envisage l’organisation sur place. Je sens assez vite qu’il n’a pas beaucoup d’expérience dans ce domaine, mais il paraît très affairé.

Il me rassure :

Tout est organisé. Il a trouvé un hôtel et réservé les chambres.

Je dois repartir avec nos plans dans les jours suivants.


L’HÔTEL

Je prends le vol pour Dammam et arrive à l’hôtel.

De ce point de vue, Patrice avait raison : il n’y avait pratiquement que la rue à traverser pour rejoindre le chantier.

Pour le reste…

L’hôtel était sombre et vétuste. La moquette avait été tellement piétinée qu’aux endroits de passage elle était devenue rase et presque noire.

Et je découvris rapidement que les occupants les plus nombreux de l’établissement étaient les cancrelats.

Les salles de bains semblaient être leurs portes d’entrée. Ils sortaient des évacuations en se bousculant et disparaissaient à toute vitesse.

J’allais vivre là.


« NO PROBLEM, MR LENORMAND ! »

Quelques jours passent et je constate rapidement que l’organisation du chantier est pour le moins approximative.

Le chef de chantier m’accueille à tout bout de champ :

« Hello, Mr Lenormand! »

À la moindre question, au moindre doute, sa réponse commence toujours de la même manière :

« No problem, Mr Lenormand! »

Je vois un menuisier, avec sa petite moustache naissante, travailler un jour comme wood worker et me le retrouve le lendemain électricien.

Les outils, eux aussi, changent constamment de mains.

Comment suivre correctement un ouvrage dans ces conditions ?

« No problem, Mr Lenormand! »

J’appelle Paris. J’explique à Philippe que la gestion des équipes laisse sérieusement à désirer.

Il me répond :

« OK, je te rappelle. »


LES BADGES

Le lendemain, Philippe revient vers moi.

Peu après, Patrice et lui arrivent avec un Polaroid et des badges.

La solution est trouvée : nous allons photographier les ouvriers et inscrire sous chaque photographie leur métier :

ELECTRICAL — PLUMBER — WOOD WORKER…

Ils s’y mettent dès leur arrivée.

Le soir, chacun est affublé d’un petit morceau de plastique épinglé sur sa tenue avec sa photographie et sa fonction.

Contents d’eux, ils expliquent au chef de chantier :

« Voilà. Comme ça, avec Jean-Pierre, on va pouvoir savoir qui fait quoi. »

Puis ils repartent.

Le lendemain matin, je regarde les ouvriers.

Les badges avaient été échangés.

Les photographies que j’avais devant moi ne correspondaient plus aux visages de ceux qui les portaient.

No problem, Mr Lenormand!

 





LES STAFFEURS DE PARIS

Un matin, je vois avec étonnement une équipe commencer à fixer de grosses sections de bois au plafond du grand salon.

Je demande au chef de chantier :

— C’est quoi, ça ?

Il me répond que c’est l’ossature destinée aux plafonds suspendus.

J’appelle Philippe et lui explique que, manifestement, ici, ils ne savent pas travailler le staff.

Deux jours plus tard, Chappuis m’annonce que deux staffeurs vont arriver de Paris avec de quoi leur apprendre la technique.

Ils arrivent.

Il leur faut déjà deux ou trois jours pour réunir un minimum de matériel.

Puis commence la démonstration.

Fixation des suspentes avec des marteaux à percussion SPLIT, mise à niveau des rails, fixation avec des polochons de plâtre. Ils montrent ensuite comment suspendre une plaque de staff avec du fil de fer, puis comment la polochonner par-dessus.

Cinq ou six ouvriers regardent attentivement, accompagnés du chef de chantier.

Au bout de quatre ou cinq jours, mission terminée.

Les deux staffeurs repartent.

Rien n’y fera.

Dans le grand salon, les wood workers reprennent leur ouvrage en bois.

« No problem, Mr Lenormand! »


COMME DES LOIRS

Une quinzaine de jours passent.

Ça y est : le plafond est terminé.

Je l’ai vu se construire avec son incroyable ossature faite de grosses sections de bois.

À Dammam aussi, il fait chaud. Les 40 °C sont courants et, aux heures les plus chaudes, le chantier se calme.

Un jour, une échelle laissée sous un accès au faux plafond m’intrigue.

Tout est silencieux. C’est l’heure de la sieste.

Je monte doucement, sans faire de bruit, et passe la tête dans l’ouverture.

Je scrute l’obscurité.

Impossible de déterminer exactement combien ils étaient là-haut.

Mais ils étaient nombreux.

Ils dormaient au-dessus du plafond, comme des loirs.


LES DEUX MARBRIERS PARISIENS

Puis arrivent deux marbriers venus de Paris.

Je suis dans ma chambre lorsque je les entends monter après avoir pris un verre en bas.

Je me lève, curieux de leur réaction.

Au moment où je me dirige vers ma porte, je vois justement un ou deux cancrelats filer dessous.

Dans le couloir, j’entends :

— Regarde Marcel, là, les cancrelats !

Puis :

— Whaou ! Ils sont rapides !

Ils entrent dans leur chambre.

Quelques secondes de silence.

Et puis :

— Regarde ! Y’en a plein ! Viens voir la baignoire !

C’étaient des mecs de Paname, de vrais titis parigots.

Ils venaient pourtant réaliser un travail autrement plus sérieux : notamment le grand décor de marbre du hall d’entrée.


LE HALL D’ENTRÉE

Peu à peu apparaît cette grande composition géométrique de marbres clairs et sombres.

Les grands panneaux sont rythmés par les bandes de marbre et les éléments lumineux intégrés au dessin.

Au centre prend place la cheminée.

La nuit, lorsque l’éclairage est allumé, le dessin de toute la paroi apparaît véritablement.

C’est aussi cela que racontent les photographies du chantier : derrière toutes les situations parfois invraisemblables que nous vivions sur place, il y avait des réalisations ambitieuses qu’il fallait mener jusqu’au bout.


 


LE MENU DE L’HÔTEL

À l’hôtel, le temps passe.

La table de ping-pong devient notre principale occupation.

La cuisine, elle, ne change pratiquement jamais : ragoût de mouton, taboulé, poulet et riz.

Les gars du chantier commencent à se plaindre. Parmi eux se trouve notamment un peintre décorateur venu travailler sur les murs de la Master Bedroom.

J’en parle au tenancier.

— Oui, Mister, je vais voir ce que je peux faire.

Le lendemain, au lever du jour, j’entends des bruits et des coups dans la petite cour.

Je regarde par la fenêtre.

Un homme est en train de découper une chèvre sur une vieille table en Formica.

Le menu allait changer.


LES GRILLADES

Comme à Médine, changer de repas devenait presque une nécessité.

Le soir, nous sortions par les rues de terre défoncées et nous nous dirigions vaguement vers l’endroit où la lumière semblait un peu plus forte.

Quelques lampadaires, des voitures, de la poussière…

Heureusement, des Pakistanais préparaient des grillades de poulet accompagnées de riz parfumé.

Après les repas de l’hôtel :

Hummm !


 

 


LE CONTENEUR

Le bâtiment est toujours en chantier lorsque Chappuis m’appelle à l’hôtel :

— Prépare-toi, un conteneur arrive demain.

Qu’est-ce qu’il a encore fait ?

Deux jours passent.

Le conteneur arrive enfin.

On ouvre les portes et une forte odeur de vernis nous saute immédiatement au nez.

À l’arrière, on ne distingue d’abord que des rouleaux de molleton.

Le chef de chantier donne ses instructions à deux Pakistanais pour commencer le déchargement.

Je les regarde faire.

Il leur faut environ quinze minutes, à deux, pour sortir et transporter un rouleau de molleton qui doit peser deux ou trois kilos.

Le rouleau est soigneusement posé sur une brouette. L’un pousse, tandis que l’autre le maintient pour éviter qu’il ne tombe.

Pendant ce temps, le conteneur continue à cuire au soleil.

Une journée sera nécessaire pour sortir une douzaine de rouleaux.

Puis nous atteignons enfin les meubles.

Et là…

les chants se décollent.

Certains sont complètement désolidarisés, d’autres ne tiennent plus que partiellement.

La chaleur accumulée dans le conteneur avait fait son œuvre.

Que faire ?

Je rappelle le chef de chantier.

Je lui montre les meubles.

Je le regarde :

— So now?

Il me répond, imperturbable :

« No problem, Mr Lenormand! »



 

LA CHAMBRE DU FILS

Le fils d’Al-Mojil venait presque tous les jours sur le chantier.

Il devait avoir une quinzaine d’années.

Je savais souvent qu’il arrivait avant même de le voir : j’entendais la sono de sa Cadillac Séville Coupé.

Pour sa chambre, Philippe avait envie de reprendre un matériau que nous avions déjà utilisé à La Main Jaune : le Lumiphos, ces feuilles électroluminescentes à la lumière si particulière.

Mais l’idée la plus étonnante concernait les murs.

Quatre carrousels à diapositives, installés au plafond, devaient projeter en panorama des images en négatif de grandes capitales : Tokyo, New York…

Les murs recevaient ainsi ces villes sous forme de grandes images négatives.

Puis, une fois les projections éteintes, le Lumiphos, insolé par la lumière des projecteurs, devait restituer pendant un moment les images en positif.

Les villes apparaissaient donc une première fois sous la lumière des projecteurs, puis semblaient réapparaître autrement dans l’obscurité.

La lumière ne servait plus seulement à éclairer la chambre.

Elle faisait partie du décor.


RETOUR À PARIS

Au bout d’un certain temps, je compris que le problème n’était pas seulement sur le chantier.

Rien n’était véritablement géré depuis Paris.

Patrice Chappuis devait coordonner les opérations et l’intendance, mais je ne voyais pas apparaître l’organisation nécessaire à un chantier de cette importance.

Sur place, je découvrais les problèmes au moment où ils se présentaient : les hommes changeaient de métier, les outils de mains, les méthodes de construction n’étaient pas celles prévues, le matériel arrivait sans véritable organisation et même les meubles expédiés depuis Paris avaient souffert du voyage et de la chaleur.

Et pourtant, à chaque difficulté, la réponse restait la même :

« No problem, Mr Lenormand! »

Il y avait des problèmes partout.

Je rentrai à Paris.