HARAS DES MONCEAUX — AVEC ALAN CLORE
LA PREMIÈRE VISITE
Ils arrivent dans deux voitures, peu de temps après moi.
La maison des maîtres — Haras des Monceaux.
On me fait un très bref cours d’histoire du domaine ...
M. Clore me conduit vers la chaumière destinée aux invités.
À l’intérieur, je découvre un décor de boiseries anciennes. Rien, ou presque, ne semble avoir changé depuis la construction.
Je commence à inspecter les lieux.
Une odeur de mazout flotte dans l’air. La chaudière occupe une partie de l’espace. Je propose immédiatement de la supprimer et d’installer une chaudière au gaz dans un petit bâtiment situé non loin de là.
Plus d’odeur de mazout, et surtout de la place récupérée pour créer un grand cabinet de toilette.
M. Clore regarde, écoute. Il ne dit pas grand-chose. De temps en temps, il jette un coup d’œil à celui qui prend des notes.
Nous continuons la visite.
À la fin, l’objectif est devenu beaucoup plus clair :
Tout refaire.
Pour la décoration, nous verrions ensuite avec Jacques Grange.
Un contremaître est également présent. Il se tient à côté du responsable du domaine.
M. Clore se tourne vers lui :
« Vous montrerez à M. Lenormand le Haras X. Je veux que vous lui montriez l’accès à mes appartements. »
Il s’agissait d’un autre haras qu’il venait d’acheter peu de temps auparavant.
Une heure s’était écoulée, guère plus.
J’échange quelques numéros de téléphone, je prends quelques notes.
Et les voilà repartis.
L’AUTRE HARAS
Il est environ onze heures. L’autre haras se trouve à une quinzaine de minutes.
Nous partons.
Le contremaître prend sa voiture et je le suis avec la 205 GT noire de Didier Aaron.
Un quart d’heure plus tard, nous arrivons.
L’ACCÈS AUX APPARTEMENTS
Nous arrivons au pied du château.
Le contremaître me montre une échelle posée à proximité :
« Regardez l’échelle, là. Quand Monsieur vient dormir, je dois la mettre en place sous cette fenêtre. »
Je regarde la façade, puis l’escalier.
Le vaste escalier de pierre qui permet normalement d’accéder au château menace de s’effondrer. Il doit bien avoir cinq mètres de hauteur. Certaines marches sont déjà tombées. Sous l’escalier, des blocs de pierre provenant des marches attendent au sol.
Le contremaître poursuit en me montrant plusieurs fenêtres :
« Les travaux des appartements de Monsieur ont été faits par là. »
Tout ce qui avait été engagé, à grands frais, pour aménager ses appartements avait donc dû passer par ces fenêtres.
Et lorsque M. Clore venait dormir au château, on ressortait l’échelle.
Le contremaître me montre l’échelle.
Je crois comprendre que la remise en état de cet escalier de pierre dépassait les compétences disponibles sur place. Il fallait manifestement trouver des gens capables de reprendre un ouvrage de cette importance.
Peu importe, M. Clore avait dû faire avec les contacts locaux.
Je n’en saurai pas davantage.
La visite s’arrête là.
Je reprends la 205 GT noire de Didier Aaron et rentre à Paris.
LE CHANTIER COMMENCE
De retour au bureau d’études, j’organise la dépose des aménagements intérieurs de la maison des invités.
Sur place, je prends rendez-vous avec les entreprises pour mettre en œuvre les premiers travaux : la réfection de la couverture, les tranchées et le caniveau permettant de relier la maison au petit bâtiment où devait être installée la nouvelle chaudière.
LE CORBEAU
Au milieu de ce qui devait être déposé, je découvris cet ancien corbeau sculpté en bois.
Un personnage étrange, sorte de fou du roi coiffé de grelots.
Il allait disparaître avec le reste.
Je l’ai sauvé de la démolition.
Il est toujours avec moi aujourd’hui.
Les travaux avançaient. Puis, peu à peu, je n'entendis pratiquement plus parler du Haras des Monceaux.
Je ne savais pas si ce que nous avions entrepris avait donné satisfaction. Le chantier était simplement sorti de mon quotidien.
Avec le recul, je suppose aujourd'hui que le haras était déjà destiné à être vendu. Je n'en savais rien à l'époque.
M. Clore semblait d’ailleurs avoir un nouveau dada — si l’on peut dire.
La musique.
Il parlait de production et cherchait de nouveaux talents, avec l’idée de lancer des titres dans les nouvelles tendances musicales du moment.
Et puis, au détour d’une conversation, j’apprends quelque chose qui me laisse assez stupéfait :
Il vient d’envoyer un satellite !
Le Haras des Monceaux à l’époque d’Alan Clore.
RUE DE L’UNIVERSITÉ
Un jour, M. Clore me demande de venir voir avec lui un lieu à Paris qu’il envisage de louer.
Nous nous retrouvons 51, rue de l’Université, à l’Hôtel Pozzo di Borgo.
Nous visitons cette immense demeure. Karl Lagerfeld en occupait alors une autre partie.
Je connaissais déjà son nom dans le monde du mobilier : Bill Pallot était souvent en relation avec lui.
Dans mon souvenir, Liliane Bettencourt était également évoquée à propos de cette propriété, mais je ne saurais plus dire aujourd’hui exactement à quel titre.
Le bâtiment que nous visitons se trouve au fond de la propriété et donne, à l’arrière, sur un parc.
Nous parcourons les deux niveaux : salons, pièces de réception, salles à manger, cuisines, offices… À l’étage se trouvent les appartements privés. Je ne me souviens plus aujourd’hui de la distribution exacte, mais l’ensemble représentait, dans mon souvenir, environ 1 800 m².
Au cours de la visite, M. Clore commence à me parler de ce qu’il imagine pour cet endroit:
une discothèque et un studio d’enregistrement.
Évidemment, dans un tel lieu, la question du bruit devient essentielle.
Je pouvais cependant lui apporter une expérience très récente. Je venais de réaliser, en plein Paris, sous un immeuble de quatre étages, un studio pour un ami. Des séances d’enregistrement y avaient notamment eu lieu avec son ami Ray Lema.
Je lui garantissais qu’avec une isolation acoustique correctement étudiée, le silence pouvait être total à l’extérieur.
Dans ce studio parisien, malgré les séances, aucune plainte des habitants de l’immeuble n’avait été enregistrée.
Après de nombreuses tractations et les garanties nécessaires, le projet pouvait donc être envisagé sérieusement.
Je me souviens alors de plusieurs entretiens très techniques autour de l’isolation acoustique.
Il fallait notamment étudier la répartition des charges sur les silentblocs, désolidariser les planchers et les parois, créer des sas et empêcher les vibrations de se transmettre à la structure du bâtiment.
L’entreprise réalisa ensuite les travaux clés en main.
Je n’étais donc plus directement dans l’exécution quotidienne du chantier.
Mais j’ai cru comprendre que le résultat avait été à la hauteur des précautions prises : Karl Lagerfeld, qui occupait une autre partie de l’Hôtel Pozzo di Borgo, continuait à dormir normalement.
Ce qui, pour une discothèque et un studio d’enregistrement installés dans la même propriété, était sans doute le meilleur test acoustique possible.
À cette époque, je ne savais évidemment rien de ses affaires financières.
Puis, peu à peu, je n’entendis pratiquement plus parler du Haras des Monceaux.
Son nouveau dada — si l’on peut dire — semblait être la musique.
Il parlait de production, de nouveaux talents, de Disco, de Hi-NRG et des nouvelles tendances musicales.
Ce n’est que bien des années plus tard que j’ai découvert qu’après le krach boursier d’octobre 1987, Alan Clore s’était retrouvé en grande difficulté financière.
En mars 1988, son important effectif de chevaux fut dispersé aux enchères entre Deauville, Keeneland et l’Irlande.
À l’époque, je n’en savais rien.
Et puis, plus de nouvelles.



