LE MONDE DES ANTIQUAIRES ET DES EXPERTS

 

 

 

 


 

 

Dans les années 1980, quelques grands antiquaires parisiens occupaient une place considérable dans le monde du mobilier et des objets d’art. On parlait notamment du « groupe des cinq » : Didier Aaron, Jacques Perrin, Michel Meyer, Jean-Marie Rossi et Maurice Ségoura.

Autour d’eux, d’autres grands noms, comme Bernard Steinitz ou Alain Demachy, appartenaient à ce même univers.

Ces maisons ne se contentaient pas de vendre de beaux meubles. Derrière chaque pièce se trouvait tout un monde de connaissances : identifier une époque, un ébéniste, une estampille, reconnaître les restaurations, retrouver une provenance et confronter le meuble à d’autres exemplaires connus.

L’expertise était indissociable du commerce. Il fallait établir ce qu’était réellement un objet, son authenticité, sa rareté et son importance pour pouvoir également en déterminer la valeur et fixer son prix de vente.

Lorsque j’arrivai chez Didier Aaron en 1985, je découvris de l’intérieur ce monde très particulier des grands antiquaires, des collectionneurs et des experts.

C’est également là que je vis apparaître une nouvelle génération d’experts, parmi lesquels Bill Pallot, qui allait devenir un spécialiste reconnu du mobilier français du XVIIIe siècle.

Bill Pallot, encore très jeune, rejoignit Didier Aaron et se spécialisa dans le mobilier et surtout les sièges français du XVIIIe siècle. Il deviendra ensuite responsable du département meubles et objets d’art de la galerie et publiera plusieurs travaux consacrés au mobilier.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, avec le recul, c’est cette relation entre le savoir, l’expertise et la valeur. Identifier un meuble, reconnaître son auteur ou son époque, établir son authenticité, sa rareté et sa provenance permettait aussi d’en déterminer la valeur.

Dans les grandes galeries, cette connaissance était donc essentielle : derrière chaque meuble exposé se trouvait non seulement un objet d’art, mais aussi une marchandise dont il fallait établir la valeur et fixer le prix de vente.

Ce n’était pas mon métier. Mais en travaillant chez Didier Aaron pendant neuf ans, j’ai vécu quotidiennement au milieu de ce monde d’antiquaires, d’experts et de collectionneurs.




TOUT EST FAUX

Un ami, expert en tableaux et en mobilier ancien, aujourd’hui âgé de 83 ans, Jran Pierre Rose, membre honoraire de la CNES, me raconte souvent ses souvenirs de métier. L’un d’eux m’est resté.

Un collectionneur lui demande un jour de venir chez lui pour examiner sa collection de meubles et de tableaux anciens. Au fil des années, il avait acheté à l’un de ses meilleurs amis des pièces qu’il pensait de grande valeur. Il avait une confiance absolue en lui.

Il suffit pourtant à mon ami de quelques regards pour avoir un sérieux doute.

Plutôt que de se prononcer seul, il propose au collectionneur de revenir accompagné de deux autres experts afin de confronter leurs analyses.

Quelque temps plus tard, les trois hommes sont là.

Cette fois, l’examen est méthodique. Ils regardent les assemblages, ouvrent les tiroirs, les retirent, se mettent à genoux pour examiner le dessous des meubles, retournent les sièges et les tableaux, observent les bois, les traces d'outils, les restaurations, cherchent à déterminer les époques de fabrication.

Cela dure une heure, peut-être davantage.

Puis vient le verdict.

Le collectionneur leur demande de passer dans son bureau, à l’abri des oreilles de son épouse.

Les trois experts sont unanimes :

Tout est faux.

L’homme s’effondre dans son fauteuil.

La collection à laquelle il attribuait une fortune ne représenterait plus qu’une fraction de la valeur qu’il imaginait. Peut-être dix fois moins.

Mais le plus terrible n’était peut-être pas là.

Pendant des années, il avait acheté les yeux fermés. Le vendeur avait gagné sa confiance. Il était même devenu son ami.

Que pouvait-il faire maintenant ?

Tout avait été payé en liquide.


Une interprétation très libre de l’expression « payé en liquide » — image créée avec l’IA.