Moyen-Orient, 1986 — un faucon de chasse.
UN DÉJEUNER POUR CINQ
Après la présentation de notre projet, nous avions été invités à déjeuner. Nous étions cinq.
On nous fit asseoir sur une immense banquette, dos à la mer.
Devant nous, une longue cloison fermait encore l’espace.
Puis, soudain, cette cloison coulissante, longue d’une douzaine de mètres, s’ouvrit.
Derrière elle apparut le déjeuner.
Un immense buffet occupait toute la longueur. Douze cuisiniers indiens, impeccablement vêtus de blanc et coiffés de turbans rouges, se tenaient derrière les plats.
Tout ce que l’on pouvait imaginer de plus raffiné semblait avoir été préparé, comme pour recevoir un chef d’État.
Et pourtant, nous n’étions que cinq.
Il y avait là de quoi nourrir une centaine de convives affamés.
Je me souviens moins aujourd’hui du détail des mets que de cette apparition : la cloison qui s’efface, les douze cuisiniers alignés derrière cet immense buffet et cette profusion totalement disproportionnée au nombre d’invités.
Plus tard, lorsque le cuisinier italien nous raconta que, pour quelques jours de chasse au faucon dans le désert, on prévoyait jusqu’à trois agneaux par personne, je compris que ce déjeuner n’avait rien d’exceptionnel.
C’était simplement une autre manière de recevoir.
Le cuisinier italien nous expliqua également ce que devenait cette profusion une fois le repas terminé.
Une petite partie des plats qui n’avaient pas été consommés repartait le soir pour les familles des cuisiniers.
Mais les quantités préparées étaient telles qu’il restait encore énormément de nourriture. Derrière les cuisines se trouvait un incinérateur, utilisé chaque jour pour éliminer les déchets.
Cette image m’est restée : nous étions cinq devant un buffet qui aurait pu nourrir une centaine de personnes. Quelques heures plus tard, une grande partie de ce qui avait été préparé disparaissait.
LA CHASSE AU FAUCON
Le même cuisinier nous raconta comment étaient organisés les séjours de chasse dans le désert…Cet émir avait l’habitude d’inviter deux ou trois amis pour passer quelques jours dans le désert et chasser au faucon.
Pour si peu d’invités, l’organisation était pourtant considérable. Douze camions Mercedes, renouvelés tous les deux ou trois ans, formaient le convoi. Chacun avait une fonction précise.
L’un transportait les faucons et leurs soigneurs, qui dormaient à proximité des oiseaux. Un autre emportait les tentes, les tapis, le mobilier, les fauteuils, les tables basses et le charbon de bois. Un autre encore était réservé aux télécommunications.
Les produits frais et les congélateurs occupaient un camion entier. Les agneaux destinés aux repas étaient embarqués en quantité impressionnante. Chauffeurs, cuisiniers, serviteurs et soigneurs accompagnaient cette petite caravane.
La maison employait une douzaine de cuisiniers indiens. Tous ne participaient évidemment pas à chaque expédition. Le cuisinier italien qui me raconta cette histoire partait avec quelques-uns d’entre eux.
À l’arrivée dans le désert, les douze Mercedes se disposaient en cercle pour former le bivouac.
Au centre, les aides-cuisiniers déroulaient les tapis, installaient tables, sièges et grandes broches. Le camp prenait forme tandis que les cuisines commençaient déjà à s'activer.
Les invités, eux, partaient pour une petite marche dans le désert. Derrière eux suivaient les soigneurs avec les faucons.
La chasse pouvait commencer.
Pendant ce temps, au bivouac, chacun s’affairait. Tout avait été prévu pour que ces quelques jours au milieu de nulle part retrouvent le confort d’une résidence. Les invités disposaient pratiquement de véritables petites suites, avec chambre, dressing et douche.
Ce qui m’avait frappé dans le récit du cuisinier, c’était cette disproportion : deux ou trois invités seulement, et autour d’eux toute une petite ville qui s’était déplacée dans le désert.
Photographie © Jean-Pierre Lenormand — archives personnelles.

