UNE JOURNÉE AVEC ROBERT CAMPEAU
l'ancienne demeure ne convenait pas. démolissez la.
Le château de Robert Campeau. C’est pour ce chantier que Didier Aaron m’envoya en Autriche rencontrer les menuisiers.
UNE JOURNÉE AVEC ROBERT CAMPEAU
Didier Aaron me fait appeler dans son bureau :
— Jean-Pierre, descendez dans mon bureau. Robert Campeau voudrait vous voir mercredi pour sélectionner une entreprise de menuiserie. Vous partez mardi prochain.
Je pars donc pour l’Autriche. Je dors à Salzbourg et, le lendemain matin, prends un taxi pour être sur place à 8 heures.
J’arrive finalement vers 9 heures.
Le majordome nous accueille :
— Allez prendre un café. Monsieur dort encore. Revenez à 9 h 30.
Nous repartons donc prendre un café dans un petit restaurant au bord de la route.
Son église sur son domaine
À 9 h 30, nous sommes de retour. Robert Campeau nous salue et, presque aussitôt, vers 10 heures, demande à Andreas :
— Donne-moi la roue de ton char, je vais faire un jog.
Et le voilà parti.
Nous retournons au café-restaurant au bord de la route, en attendant de voir revenir la voiture.
LE JOG… ET LE SWIM
Robert Campeau avait aussi une autre habitude : le swim.
Lorsqu’il allait nager dans le lac de la propriété, une petite embarcation l’accompagnait. À bord se trouvaient son médecin, le gardien du domaine et le pilote. Les draps de bain étaient prêts et, pendant qu’il nageait, on lui donnait des barres de céréales.
D’après Andrea, les moteurs à combustion étaient strictement interdits sur le lac. Seules les embarcations à voile, à rames ou électriques étaient autorisées. Le petit bateau qui accompagnait Robert devait donc probablement être électrique.
Cette réglementation me rappelle une autre promenade sur un lac proche de son domicile. Nous avons aperçu, sur la terrasse de sa maison, Helmut Kohl en peignoir.
Le lac de la propriété, où Robert Campeau faisait son « swim ».
© Jean-Pierre Lenormand — archives personnelles
Vers 11 h 30, Robert Campeau revient enfin de son jogging. Et là, tout s’accélère.
Nous retournons à la maison d’invités où il dormait. Les travaux de démolition sont déjà en cours. L’intendante lui prépare son petit déjeuner : un grand saladier de céréales. Pour qu’il ne se tache pas, elle lui sort un grand torchon de coton blanc qu’il pose sur ses genoux.
Nous repartons aussitôt en voiture, direction l’aéroport.
L’aéroport est en vue.
Robert Campeau me montre un avion stationné un peu plus loin :
— Regarde, Jean-Pierre, là, c’est mon avion. Le portail est ouvert… rentre !
Nous franchissons le portail avec la vieille Golf d’Andreas.
Immédiatement, la police de l’aéroport surgit derrière nous, toutes sirènes et gyrophares en action.
Nous continuons jusqu’à l’avion et nous arrêtons juste à côté.
Campeau, comme si de rien n’était, descend de voiture et s’adresse aux pilotes :
— Montez mes bagages.
Pendant qu’Andreas tente d’expliquer la situation aux policiers, les bagages sont chargés à bord. De magnifiques valises en crocodile.
Munich — Le voyage en voiture
Le vol pour Munich est finalement annulé. Les pilotes ont perdu leur créneau d’atterrissage et il est désormais impossible de décoller à temps.
Sans s’énerver, Robert Campeau change immédiatement ses plans.
— Nous y allons en voiture.
Nous repartons donc dans la vieille Volkswagen d’Andreas, direction Munich. Je suis au volant.
À peine installés, Robert se tourne vers Andreas, assis à l’arrière :
— Andreas, donne-moi le plan de l’étage. Je veux voir la piscine.
Il attrape le plan et l’ouvre en grand. Il envahit aussitôt une bonne partie de l’habitacle et me masque la vue. Pour continuer à conduire, je dois me pencher vers la gauche afin d’apercevoir la route.
Robert étudie le plan quelques instants, puis nous annonce :
— J’ai fait un songe cette nuit…
Il désigne la piscine et les mezzanines :
— Là, de chaque côté de la piscine, on va faire de grandes réceptions. Je vais inviter mon copain George Bush.
Puis son imagination s’emballe. Il imagine de grands Noirs, torse nu, faisant monter les plats à l’aide d’énormes rouages en bronze et de grosses sangles de cuir, comme une gigantesque machinerie.
Andreas regarde le plan :
— Mais ce n’est pas prévu ! Et par où vont-ils passer ?
La photographie du chantier permet aujourd’hui de comprendre immédiatement le problème. Les mezzanines étaient bien trop petites et les hauteurs disponibles insuffisantes pour les grandes réceptions que Robert était en train d’imaginer.
Et pendant toute cette discussion, moi, je conduisais sur l’autoroute vers Munich, en essayant de voir la route derrière le plan déplié.
Nous arrivons au Kempinski Hotel.
Nous nous dirigeons vers la réception. Le majordome demande une suite :
— Monsieur souhaite se reposer une heure.
— Désolé, aucune suite n’est disponible.
Le majordome insiste :
— Mais ce monsieur est Robert Campeau !
Le réceptionniste ne semble pas connaître le nom. Rien n’y fait.
On finit par lui attribuer une chambre. Campeau demande alors qu’on lui donne plutôt la suite voisine. Impossible.
Il entre dans la chambre qu’on lui a attribuée. Manifestement, elle est indigne de lui. Il referme la porte.
Le majordome, Andreas et moi redescendons dans le lobby.
Là nous attend notre homme, un grand personnage vêtu à l’autrichienne, avec une veste en daim. C’est lui qui a organisé la rencontre.
Il nous annonce qu’il a convoqué les meilleurs menuisiers de Munich. Ils seront là vers 18 heures.
Nous avons donc un peu de temps devant nous.
Nous nous installons et buvons une bière en attendant.
Évocation d’une taverne munichoise : un décor où le travail du bois était omniprésent.
Il faut encore, selon le majordome, visiter absolument une autre taverne. Les voitures repartent en file indienne. Nouvelle taverne, nouvelles boiseries… et encore des chopes de bière.
Puis Robert Campeau annonce :
— J’ai faim.
Le majordome, toujours aux prises avec les prétendants qui gravitent autour de lui, s’approche :
— Monsieur Campeau, ce gentleman nous dit que l’un des chantiers qu’il a réalisé récemment est un très bon restaurant.
Qu’à cela ne tienne : nous partons y dîner. Il est déjà plus de 20 heures.
À notre arrivée, on nous installe autour d’une table de dix-huit personnes. Tous les prétendants sont là, pleins d’espoir, prêts à tenter leur chance. Après tout, on ne sait jamais…
Robert Campeau s’installe en bout de table. Le contact avec les autres semble difficile. Le majordome reste à sa droite pour assurer les traductions. Andreas et moi sommes installés au milieu.
Vins, poissons, viandes, spécialités… les commandes se succèdent. Le repas se déroule au milieu de conversations diverses.
À la fin du dîner, l’addition est réglée sans que Robert Campeau y jette même un œil.
Il doit être environ 22 h 30.
À l’étonnement général, Robert se lève et se dirige vers la sortie avec le majordome. Tout le monde se précipite à sa suite.
Le majordome se retourne vers nous :
— Ce monsieur vous invite à l’hôtel. Suivez-le.
Nous montons dans la vieille Golf d’Andreas et suivons la voiture qui nous précède. Nous roulons pendant une bonne demi-heure sur de petites routes plongées dans l’obscurité.
À notre arrivée, notre hôte nous fait visiter rapidement son chantier, alors en cours de finition. Une forte odeur de vernis nous saute à la gorge.
Il nous attribue une chambre à chacun. Les femmes de chambre ont dû se relever en pleine soirée pour venir préparer nos lits.
Tant bien que mal, nous parvenons à nous reposer, fenêtres grandes ouvertes pour ne pas finir asphyxiés par l’odeur du vernis.
Le lendemain matin, toujours seuls, nous descendons. Une table a été dressée pour nous avec le petit déjeuner.
Nous mangeons, puis appelons le majordome pour savoir ce qui est prévu et quand nous allons pouvoir nous entretenir avec Monsieur Campeau.
Sa réponse nous laisse sans voix :
— À l’heure qu’il est, Monsieur Campeau doit dormir… dans son avion. Il est en vol pour Toronto.
Le majordome nous présentera finalement le menuisier de son choix.
CARRARE — PRENEZ VOTRE TEMPS
Pour les marbres de la maison, nous avions demandé à Robert Campeau :
— Vous croyez vraiment que ce soit nécessaire d’aller jusqu’à Carrare ?
Sa réponse fut immédiate :
— Si. Allez-y. Prenez votre temps. Je veux les plus beaux marbres !
Tout était prévu. Une Mercedes nous était réservée et l’ensemble de nos frais de déplacement était pris en charge.
Nous sommes donc partis une semaine à Carrare pour visiter les marbriers et choisir les pierres.
Pourtant, le marbre n’était pas appelé à envahir la maison. Il concernait principalement le hall et l’escalier, ainsi que la salle de bains de Robert : sa douche et ses deux lavabos.
Et une fois sur place, au milieu de toutes ces carrières, de ces blocs et de ces échantillons, il nous aura fallu à peine deux heures pour donner les références des pierres que nous souhaitions.
Une semaine de voyage avait été prévue.
Deux heures avaient suffi pour choisir les marbres.
TORONTO — CHEZ ROBERT CAMPEAU
J’étais venu chez Robert Campeau, à Toronto, pour lui présenter notre projet pour l’Autriche.
Sa propriété donnait déjà une idée de son univers : une demeure considérable, une piscine que l’on présentait comme olympique, avec un plancher rétractable permettant de la transformer en salle de bal.
À la fin de notre rendez-vous, Robert se tourna simplement vers sa femme :
— Tu peux accompagner Jean-Pierre à l’aéroport ?
Nous sommes partis.
Sa voiture à elle c'était la rose.
La Rolls-Royce Corniche rose — le souvenir de mon départ pour l'aéroport de Toronto.
Robert se confiait parfois à moi sur ses affaires, avec une simplicité qui me surprenait.
Un jour, il me parla de Bloomingdale’s et d’une offre qui venait d’être faite.
— Tu sais, Jean-Pierre, ils veulent racheter Bloomingdale’s pour…
Il me donna le montant.
Les Reichmann lui avaient conseillé de vendre. Pour eux, c’était le moment.
Mais Robert n’était pas d’accord :
— C’est trop bas. J’attends qu’ils acceptent…
Et il me donna un autre chiffre, beaucoup plus élevé.
Peu après, les Reichmann l’écartèrent de la direction.
ÉPILOGUE
Bien des années plus tard, j'appris ce qu'était devenue la vie de Robert Campeau.
L'homme que j'avais connu entouré de propriétés, de voitures, d'un avion privé et de piscines extraordinaires avait perdu son empire.
Après sa faillite, une grande partie des biens qui subsistaient était au nom de son épouse Ilse. Ils vécurent encore en Autriche avant de se séparer.
En 2007, à quatre-vingt-trois ans, Robert Campeau disait avoir perdu sa fortune.
L'homme qui avait possédé une piscine de dimensions olympiques nageait désormais dans les piscines publiques.
Il est mort à Ottawa le 12 juin 2017, à quatre-vingt-treize ans.







