LES PIÈCES ET LES PASSAGES SECRETS

 

 

L'art de dissimuler

Dans notre métier, nous parlions souvent de « portes sous tenture ».

Une expression familière aux décorateurs, qui désignait ces portes dissimulées dans la continuité d'une paroi, d'une boiserie ou d'un revêtement mural.

Mais dissimuler une porte n'était parfois que le début.

Une cloison entière pouvait pivoter, un panneau coulisser, une bibliothèque s'ouvrir sur un passage, une pièce se cacher derrière une autre.

Les exemples sont infinis.

Certaines de ces dispositions répondaient à des nécessités pratiques. D'autres à des exigences de discrétion, de sécurité ou simplement au désir de préserver l'harmonie d'un décor.

Le véritable défi consistait à faire oublier l'existence même du mécanisme.

Plus le dispositif était ingénieux, moins il devait se voir.

LE DOYEN — LES MURS QUI DISPARAISSAIENT

À l'époque où je travaillais chez Didier Aaron, le restaurant Le Doyen, à Paris, était en vente.

Yves Saint Laurent et Pierre Bergé envisageaient de l'acquérir et de refaire entièrement sa décoration.

Jacques Grange avait préparé un avant-projet. Alain Isaac avait réalisé une perspective dans un esprit russe.

Mais ce restaurant possédait une particularité technique étonnante.

L'espace appelé « Les Littéraires », d'une superficie de 93 m², est modulable en trois parties grâce à deux cloisons historiques.

Selon la présentation actuelle de l'établissement, ces cloisons sont actionnées par des mécanismes réalisés par les Ateliers Eiffel.

Je me souviens de ces panneaux complets, avec leurs boiseries, leurs portes et leurs appliques, qui pouvaient disparaître dans le sous-sol grâce à un système de rails et de chaînes.

Une remarquable démonstration de mécanique mise au service de l'architecture intérieure.

 

Les cloisons descendues 

Le projet de reprise du restaurant Le Doyen par Yves Saint Laurent et Pierre Bergé n'aboutit finalement pas comme prévu.

À l'époque, nous avions entendu dire que des considérations politiques étaient intervenues, Pierre Bergé étant proche de la gauche et Jacques Chirac alors maire de Paris.

C'est finalement Régine qui prit la tête de la société bénéficiaire de la nouvelle concession.

La prestigieuse cave du restaurant fut revendue à bon prix, au grand désarroi du sommelier, qui connaissait parfaitement ses bouteilles et leur valeur.

Notre projet de décoration, préparé chez Didier Aaron avec Jacques Grange, resta à l'état d'avant-projet. Alain Isaac en avait réalisé une perspective dans un esprit russe.

Quelques années plus tard, Jacques Grange devait pourtant retrouver le Ledoyen pour en réaliser la décoration.

 

LE BUREAU QUI S'OUVRAIT SUR LE JARDIN

Lors de la visite d'un chantier royal, un plombier me fit découvrir une installation particulièrement étonnante.

Il connaissait parfaitement les équipements hydrauliques du domaine : les fontaines, les bassins, les piscines et jusqu'au lac artificiel.

Au cours de notre visite, il me montra un dispositif dissimulé dans le décor, permettant d'accéder à un vaste bureau.

Mais la véritable surprise se trouvait dans les grandes baies vitrées de cette pièce. Elles pouvaient disparaître entièrement dans le sol.

Le bureau se retrouvait alors ouvert sur le jardin, sans séparation vitrée.

Les températures nocturnes de l'hiver permettaient de profiter de la fraîcheur extérieure.

Le plombier ignorait le fonctionnement exact du mécanisme qui commandait les vitrages. En revanche, il connaissait dans leurs moindres détails les installations d'eau de cette immense propriété.

Cette visite me rappelait combien les artisans et les techniciens pouvaient nous faire découvrir des aspects insoupçonnés d'un chantier.

 

DES CHÂTEAUX FORTS AUX CHAMBRES FORTES

J'ai également eu l'occasion d'étudier des chambres fortes intégrées à des résidences privées.

La question ne se limitait pas au choix d'une porte blindée. Il fallait envisager la protection de l'ensemble de la pièce, sur toutes ses faces.

Dalles en béton armé, parois renforcées par de l'acier, porte blindée : chaque élément participait à la protection de l'espace.

Cela me faisait penser aux châteaux forts.

À cette époque, on construisait parfois des murs de pierre devant les portes pour empêcher l'emploi d'un bélier. La résistance d'une porte ne suffisait pas : il fallait aussi tenir compte de la manière dont on pouvait tenter de l'attaquer.

Les techniques modernes étaient évidemment différentes, mais la réflexion architecturale présentait certaines similitudes.

Dans ces projets, la décoration intervenait pour intégrer ces ouvrages techniques dans l'ensemble de la résidence, sans nécessairement en révéler la fonction.

Derrière un décor raffiné pouvait ainsi se cacher une véritable fortification contemporaine.

 

LE DIALOGUE AVEC LES ARTISANS

Dans l'étude d'une chambre forte, le dialogue commençait avec le maçon.

Il fallait d'abord examiner les possibilités offertes par la construction, les dalles en béton armé, les murs et les contraintes de l'ouvrage.

Venait ensuite l'entreprise spécialisée dans le blindage, avec laquelle nous étudiions les protections complémentaires, les parois en acier et la porte blindée.

Comme souvent dans notre métier, la solution naissait de la rencontre entre plusieurs savoir-faire.

Le décorateur n'avait pas vocation à remplacer le maçon ou le spécialiste du blindage. Il devait comprendre leurs contraintes, dialoguer avec eux et intégrer leurs interventions dans une conception cohérente.

La technique pouvait alors disparaître derrière le décor, tout en conservant sa fonction.

LES PASSAGES SECRETS — DISPARAÎTRE POUR ÉCHAPPER AU DANGER

Et puis, il reste les véritables passages secrets.

Ceux qui ne servent ni à agrandir une pièce, ni à préserver l'harmonie d'un décor, ni même à protéger des objets précieux.

Ceux qui permettent de s'échapper.

Depuis les châteaux et les palais jusqu'aux résidences contemporaines, l'idée d'une issue dissimulée permettant de fuir un danger traverse les siècles.

Une porte invisible, un passage réservé, une circulation inconnue des visiteurs : autant de dispositions qui peuvent répondre à une nécessité de sécurité.

Je n'ai personnellement jamais eu à étudier ce genre d'aménagement.

Mais j'imagine qu'il en existe de nombreux, dont certains resteront probablement toujours inconnus.

Après tout, un passage secret qui devient célèbre perd une bonne partie de sa raison d'être.