LA PIERRE & LA CÉRAMIQUE
02 — LA PIERRE & LA CÉRAMIQUE
De la matière à la réalisation
CARRARE — DE MICHEL-ANGE AUX GRANDS CHANTIERS CONTEMPORAINS
Au pied des Alpes apuanes, en Toscane, les montagnes de Carrare renferment depuis plus de deux mille ans certains des marbres les plus célèbres du monde.
Déjà exploitées à l'époque romaine, notamment pour les monuments de Rome, ces carrières ont acquis une renommée exceptionnelle à la Renaissance. Michel-Ange venait y rechercher les blocs destinés à ses sculptures, attentif à la blancheur, à la pureté et à la qualité de la pierre.
Pendant des siècles, l'extraction fut un travail considérable. Les blocs étaient détachés de la montagne à l'aide d'outils manuels, de coins et de techniques progressivement perfectionnées. Leur descente vers la vallée représentait une opération dangereuse, nécessitant des équipes spécialisées et des dispositifs de cordages et de traîneaux.
L'arrivée des machines, puis des fils diamantés, a profondément transformé les méthodes d'extraction. Aujourd'hui, les carrières présentent d'immenses gradins taillés dans la montagne, où les blocs sont découpés avec une précision autrefois inimaginable.
Mais Carrare n'est pas seulement un lieu d'extraction. C'est aussi tout un territoire de métiers : carriers, scieurs, marbriers, tailleurs de pierre, sculpteurs, polisseurs et entreprises spécialisées dans la transformation et la pose.
Le marbre de Carrare n'est d'ailleurs pas une pierre unique. Il existe différentes qualités et variétés, du blanc relativement homogène aux marbres fortement veinés, comme le Calacatta ou le Statuario. Chaque bloc possède ses caractéristiques, ses nuances et ses particularités.
Dans les grands projets d'architecture et de décoration, le choix ne se limite pas à une référence dans un catalogue. Les architectes et les décorateurs peuvent sélectionner les tranches, étudier leurs veinages, préparer les calepinages et déterminer leur disposition sur les murs ou les sols.
Certaines tranches sont ouvertes en livre, créant des compositions symétriques où le dessin naturel du marbre devient un véritable élément décoratif.
Pendant longtemps, Carrare fut un centre majeur de l'approvisionnement et de la transformation du marbre destiné aux réalisations prestigieuses. Aujourd'hui, les échanges internationaux ont profondément modifié cette organisation. Les blocs peuvent quitter leur pays d'origine pour être sciés, polis et façonnés dans de grands centres industriels, notamment en Chine.
UNE VILLE QUI VIT DE LA PIERRE
À Carrare, le marbre ne constitue pas seulement une richesse géologique. Il a façonné l'histoire, l'économie et l'identité de toute une région.
Depuis des générations, de nombreuses familles vivent directement ou indirectement de cette activité. Aux ouvriers des carrières s'ajoutent les conducteurs d'engins, les transporteurs, les scieurs, les tailleurs de pierre, les polisseurs, les sculpteurs, les dessinateurs et les entreprises spécialisées dans la transformation et la mise en œuvre.
Autour de ces métiers gravitent les fabricants de machines, les fournisseurs d'outillage, les négociants, les bureaux d'études et les entreprises de transport maritime.
La pierre fait ainsi vivre bien davantage que ceux qui l'extraient. Elle nourrit tout un tissu économique et artisanal, dont les compétences se transmettent souvent d'une génération à l'autre.
Mais cette économie traditionnelle doit aujourd'hui composer avec la concurrence internationale. Une partie des blocs extraits à Carrare peut être expédiée vers d'autres pays pour y être transformée, avant de rejoindre les chantiers du monde entier.
La montagne demeure à Carrare, mais une partie de la valeur ajoutée du marbre se crée désormais ailleurs.
CARRARE ET YUNFU — DEUX ÉCHELLES INDUSTRIELLES
À Carrare, le marbre fait vivre des générations de familles depuis l'Antiquité. Autour des carrières se sont développés des ateliers de sciage, de sculpture, de polissage, des entreprises de transport, des négociants et des fabricants de machines.
La filière de la pierre compte aujourd'hui environ 1 000 entreprises dans la province de Massa-Carrara, dont quelque 700 dans la seule commune de Carrare. Plus de 4 000 personnes y travaillent directement.
À plusieurs milliers de kilomètres, en Chine, Yunfu représente une tout autre échelle. Ce grand centre industriel rassemble plus de 4 000 entreprises spécialisées dans la pierre et mobilise, selon les chiffres communiqués localement, environ 200 000 professionnels.
Carrare demeure un symbole du prestige du marbre, de son histoire et de ses savoir-faire. Yunfu illustre la concentration industrielle et commerciale qui accompagne désormais la mondialisation de ce matériau.
La comparaison révèle une transformation profonde : la pierre peut être extraite dans un pays, transformée dans un autre, puis installée à l'autre bout du monde.
Entre la montagne de Carrare et les ateliers de Yunfu, c'est toute l'organisation mondiale des métiers de la pierre qui a changé.
LES MARBRES DU MONDE — UNE PALETTE SANS FRONTIÈRES
Si Carrare demeure l'un des grands noms de l'histoire du marbre, la nature a dispersé ses richesses bien au-delà des montagnes italiennes.
En Grèce, les marbres blancs de Thassos et du Pentélique évoquent les temples de l'Antiquité. La Turquie possède une extraordinaire diversité de pierres, du blanc lumineux aux tonalités crème, grises ou rosées.
L'Espagne est connue pour son Crema Marfil, aux nuances beiges, mais aussi pour ses marbres sombres. Au Portugal, les carrières d'Estremoz fournissent depuis des siècles des marbres blancs et veinés.
L'Inde offre des pierres aux dessins parfois très mouvementés. La Chine dispose de ses propres ressources, tandis que le Brésil est particulièrement recherché pour ses pierres ornementales aux couleurs et aux structures minérales spectaculaires.
Et puis il y a les pierres que l'on n'oublie pas.
LE BLEU DES ANDES
Cette pierre venue d'Amérique du Sud, avec ses nuances bleutées et ses mouvements minéraux, pouvait devenir un élément exceptionnel dans un intérieur : une cheminée, un panneau mural, un meuble ou un décor choisi pour sa singularité.
Mais certaines pierres rares ou très expressives ont parfois été utilisées à une échelle démesurée.
Le Bleu des Andes, notamment, a été employé sur de grandes façades d'immeubles, où la répétition de ses dessins et de ses couleurs pouvait finir par banaliser ce qui faisait précisément son caractère exceptionnel.
C'est toute la différence entre utiliser une pierre pour ses qualités décoratives et l'employer simplement comme un matériau de revêtement.
Une pierre spectaculaire n'a pas nécessairement besoin de couvrir des milliers de mètres carrés pour exprimer toute sa beauté.
Pour le décorateur, la question n'est donc pas seulement de savoir d'où vient un marbre, mais de comprendre ce que sa couleur, son veinage et sa présence peuvent apporter à une architecture.
Entre la montagne et l'intérieur achevé, le marbre aura parcouru des milliers de kilomètres et traversé les mains de nombreux métiers.
C'est ce long voyage, de la carrière au chantier, qui donne à cette matière une part de son histoire.
By Dr Peter Tzeferis - Own work, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=54747160
L’ESCALIER DU JOURDAIN — MUSÉE DE L’ERMITAGE, SAINT-PÉTERSBOURG
Conçu par Bartolomeo Rastrelli au XVIIIe siècle, cet escalier monumental du palais d’Hiver fut restauré par Vassili Stassov après l’incendie de 1837.
Son nom rappelle les processions religieuses qui descendaient autrefois vers la Neva, où l’eau était bénie lors de la fête de la Théophanie.
Marbre blanc, colonnes, sculptures et dorures composent l’un des plus spectaculaires décors du baroque russe.
By SHUBHAM HINDUSTANI - Own work, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=110746055
DE CARRARE À YUNFU
La Chine, nouveau supermarché mondial de la pierre
Pendant longtemps, Carrare, en Italie, fut l'une des grandes références mondiales du marbre. Ses carrières, ses ateliers et ses artisans approvisionnaient les chantiers les plus prestigieux.
Mais pour les très grands projets, les circuits d'approvisionnement ont profondément changé.
En Chine, Yunfu, dans la province du Guangdong, est devenue un immense centre international du commerce et de la transformation de la pierre.
Cette région administrative, qui compte environ trois millions d'habitants, rassemble plusieurs milliers d'entreprises liées à cette industrie, dont quelque 3 000 établissements selon les estimations évoquées.
Les blocs de marbre, de granit et d'autres pierres naturelles arrivent de Chine, mais également d'Italie, de Grèce, de Turquie, du Brésil et de nombreux autres pays.
Ils sont sciés, découpés, polis et façonnés dans les ateliers locaux, puis préparés pour les grands chantiers internationaux.
La concentration des entreprises, les capacités industrielles, les coûts de production compétitifs et l'organisation des transports permettent de proposer des prix particulièrement attractifs.
La proximité du fleuve Xi Jiang facilite également les échanges avec les grands ports maritimes du sud de la Chine.
Pour certains projets nécessitant des milliers de mètres carrés, les économies peuvent être considérables. Des prix jusqu'à trois fois inférieurs à ceux de circuits européens traditionnels sont évoqués par des professionnels, selon les matériaux et les prestations comparés.
Les études et les calepinages peuvent être réalisés dans un autre pays, par exemple en Inde, avant transmission aux usines chinoises. La fabrication fait ensuite l'objet de contrôles, de repérages et d'une préparation minutieuse avant expédition.
Le marbre peut toujours provenir de Carrare. Mais il n'est plus nécessairement transformé en Italie.
C'est toute la géographie mondiale de la pierre qui s'est transformée.
Le prestige des matériaux demeure, mais les grands maîtres d'ouvrage, y compris au Moyen-Orient, recherchent désormais un rapport qualité-prix beaucoup plus rigoureux.
Hongtian Stone
Yunfu, Chine — Dans les allées d'un immense marché couvert de la pierre, négociants, transporteurs et entreprises de transformation participent à une industrie tournée vers les marchés internationaux.
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LA CÉRAMIQUE — DU SOL AU PLAFOND
La céramique accompagne l’architecture depuis des siècles.
Au sol, elle protège et résiste. Sur les murs, elle devient revêtement. Puis elle monte jusqu’au plafond et peut finir par envelopper entièrement une pièce.
Terre cuite, faïence, grès, grès cérame, carreaux émaillés, mosaïque… Chaque matière possède son grain, son épaisseur, sa façon de réfléchir la lumière et son propre vocabulaire de pose.
Le carreleur, lui, ne voit pas seulement des carreaux. Il parle de calepinage, trame, joints, coupes, diagonales, cabochons, frises, plinthes, nez de marche. Avant même de poser le premier élément, il faut savoir où commencera le dessin et surtout où il se terminera.
Dans une salle de bains, cette précision devient essentielle. Un joint mal placé, un axe décalé, une coupe disgracieuse dans un angle peuvent déséquilibrer tout le dessin.
Et puis la céramique peut quitter la simple géométrie du carrelage pour devenir véritable décor : motifs peints, reliefs, panneaux, zelliges, mosaïques, pièces spécialement façonnées.
Là encore, le dessin du décorateur rencontre la main de celui qui va le réaliser.
Du sol au plafond, chaque carreau doit trouver sa place.
Carreaux de plafond en céramique victoriens
Azulejos du Palais de Santos By RicardoFilipePereira - Own work, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=55021210
Panneaux de céramique : Atelier de Julie et Bruno de La Morinerie.
Photographie : archives personnelles Jean-Pierre Lenormand.
JULIE ET BRUNO DE LA MORINERIE — L'ART DE LA FAÏENCE PEINTE
À l'époque où je travaillais comme chef de projet chez Jean-Louis Mellerio, j'ai dessiné l'ensemble du décor intérieur du Moulin des Corbeaux.
Parmi les éléments de cet aménagement figuraient de grands panneaux de céramique à motifs floraux, réalisés par l'atelier de La Morinerie.
J'ai retrouvé avec plaisir la trace de ces artisans dans un article consacré à Julie et Bruno de La Morinerie. Leur atelier parisien a travaillé pour de prestigieuses maisons, notamment l'hôtel Raphaël, le Ritz, le Dorchester et pour des décorateurs comme Alberto Pinto.
Leur travail rappelle combien la réussite d'un décor dépend de la rencontre entre le dessin du décorateur et la maîtrise de l'artisan.
Conception du décor du Moulin des Corbeaux : Jean-Pierre Lenormand — Agence Jean-Louis Mellerio.
https://thedailycouture.com/en/artisans-d-art-paris/
Photographie : archives personnelles Jean-Pierre Lenormand.
BRUNO DE LA MORINERIE — UNE CUISINE EN NORMANDIE
Dans cette cuisine d'une propriété normande, les céramiques décoratives réalisées par Bruno de La Morinerie participent au caractère de la pièce. Le sol à motifs géométriques et l'habillage de la cheminée accompagnent un aménagement où se rencontrent tradition et vie quotidienne.
LE REGARD DU DÉCORATEUR
Choisir les marbres chez Spadaccini
Je me suis rendu à plusieurs reprises chez Spadaccini, accompagné de clients, pour choisir les marbres destinés à leurs salles de bains, notamment aux douches.
Nous sélectionnions directement les tranches de marbre, en observant leurs veinages et leurs nuances. Une fois notre choix arrêté, nous faisions réserver les tranches retenues pour le marbrier chargé de leur mise en œuvre.
Chaque tranche étant unique, le choix ne pouvait pas se limiter à un simple échantillon.
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