LE BOIS — ABRITER, PROTÉGER, CONSTRUIRE


 

 

 

Avant de décorer, le bois a abrité et protégé.

L’homme l’a utilisé pour construire un toit, fermer une porte, faire un plancher, se chauffer et fabriquer les objets nécessaires à la vie quotidienne.

Puis les mains ont appris à le choisir, le débiter, le sécher, le tailler et l’assembler. La charpente est devenue menuiserie ; la menuiserie s’est affinée ; sont venus l’ébénisterie, la marqueterie, la sculpture, le placage et toutes ces techniques qui ont transformé une matière issue de l’arbre en architecture, en mobilier et en décor.

Du tronc à la boiserie, il y a des siècles de gestes transmis d’une main à l’autre.

 

LE BOIS — ABRITER ET PROTÉGER 

Avant de décorer, le bois a abrité et protégé.

Bien avant de devenir meuble, parquet ou boiserie, il fut une structure. Il porta les toits, forma les parois et les planchers, et permit aux hommes de construire leurs premiers habitats durables.


 Reconstitution d'une habitation néolithique à Quinson (Alpes-de-Haute-Provence). Un exemple de l'utilisation du bois et des matières végétales dans l'habitat préhistorique en France.
Photo : Véronique Pagnier — Wikimedia Commons.

 

 DU BOIS POUR LA CONSTRUCTION

Du bois pour la construction

La maison néolithique de Chalain est entièrement végétale, avec ses poteaux en chêne ou en frêne, ses planchers de tilleul, de frêne ou de sapin, ses clayonnages en noisetier et en clématite, sa toiture en écorces cousues.

Les critères de sélection des arbres en forêt concernent des fûts et des perches très rectilignes, des arbres qui cherchent la lumière. L'abattage pour les bois d'œuvre touche des secteurs de la forêt de plus en plus éloignés des villages : d'abord la forêt humide avec l'aulne et le peuplier ; puis la forêt à bois tendres avec le frêne, et la forêt à bois durs avec le chêne. Finalement, même les sapins blancs qui poussent alors vers 700-800 m d'altitude, sont touchés au début du 30e siècle.

Dès la fin du 31e siècle, les fûts les plus lourds ont été encochés pour y fixer une grosse corde et les tirer jusqu'au village avec une paire de bœufs.

Choisir le bon arbre pour le bon usage : le savoir-faire du bois commence déjà là. 

 


 Lever une charpente — la force des mains et la précision des assemblages.
Chantier de Guédelon, Yonne.

 

 

 DU BOIS POUR VIVRE

 Une fois abrité, l’homme va naturellement façonner le bois pour organiser sa vie quotidienne.

Il lui faut une surface pour poser et travailler, un siège pour s’asseoir, un coffre pour ranger, puis des étagères, des tables, des bancs, des lits et des armoires.

Les gestes deviennent plus précis. Le bois n’est plus seulement coupé et assemblé pour construire : il est débité, raboté, tourné, sculpté, chevillé, plaqué.

Peu à peu apparaissent des métiers différents. Le charpentier construit la structure ; le menuisier fabrique portes, fenêtres, parquets et aménagements ; l’ébéniste travaille le meuble et les bois précieux.

Le bois qui protégeait l’homme devient le bois qui accompagne sa vie.


LE BOIS — IL EST PARTOUT

On pourrait presque raconter toute l’histoire de l’aménagement intérieur avec le bois.

Il est partout.

Sous nos pieds avec les parquets.
Autour de nous avec les portes, les fenêtres, les huisseries et les boiseries.
Du sol au plafond avec les agencements, les bibliothèques, les placards, les escaliers, les corniches et parfois les plafonds eux-mêmes.

Il devient table, chaise, fauteuil, lit, bureau, console, commode. Il se cache aussi derrière un décor : ossature d’un canapé, châssis, support d’une tenture, bâti d’un meuble.

Et entre l’arbre et tous ces objets, il y a les mains.

Celles du charpentier, du menuisier, de l’ébéniste, du sculpteur, du tourneur, du marqueteur, du parqueteur, du vernisseur…

Elles scient, débitent, rabotent, dégauchissent, assemblent, chevillent, moulurent, tournent, sculptent, plaquent, marquettent, poncent et polissent.

Mais avant la main, il y a encore l’œil : celui qui choisit une essence, regarde son fil, ses nœuds, sa couleur et son veinage, et décide de la manière dont elle sera débitée.

L’œil guide la main. Et la main révèle le bois.


 

DU SOL AU PLAFOND 

Le travail du bois ne s’arrête pas à l’établi.

Dans un intérieur, il est partout.


Parfois on le voit. Parfois il disparaît derrière un placage, une peinture, un tissu ou un décor. Mais il reste là, constituant l’ossature de ce que nous avons dessiné.

Pendant toute ma carrière, rares sont les projets où le menuisier n’a pas occupé une place essentielle.


 

DÉFAIRE AVANT DE REFAIRE

Cet appartement avait été précédemment décoré par Jacques Grange. Dans l’entrée, il avait créé une véritable architecture intérieure, avec de nombreuses niches et des volumes maçonnés.

Lorsque nous avons repris l’appartement, il a fallu commencer par démonter cette architecture. Nous avons sorti six ou sept tonnes de gravats.

Avant que les mains du menuisier puissent construire le nouveau décor, d’autres mains avaient donc commencé par dégager l’espace.





 Le plafond en cours de préparation.
Les alimentations électriques sont déjà en place avant la réalisation des gorges lumineuses et du spot centré au-dessus de la table basse, face à la télévision.

Archives Jean-Pierre Lenormand.

 




 

Le chantier en cours — avant la réalisation du bar et de la niche destinée à la vaisselle.
Archives Jean-Pierre Lenormand.
 

 

L’AGENCEMENT — QUAND LE MEUBLE DEVIENT ARCHITECTURE

 




Dans cet appartement réalisé pour Nicolas.P, le travail du bois ne se limitait pas aux meubles. Il participait à l’architecture même de la pièce.

Derrière de grands panneaux intégrés aux murs se dissimulaient notamment un bar et un rangement pour la vaisselle. Fermés, ils disparaissaient presque entièrement. Ouverts, ils révélaient le travail de l’agenceur.


 

 C’est aussi cela, l’agencement : faire disparaître le meuble dans l’architecture.

 

 


 

La lumière devait, elle aussi, presque disparaître. L’éclairage du séjour est essentiellement indirect, diffusé par réflexion sur les murs et le plafond. Un seul spot éclaire directement la table basse placée devant la télévision.

La télévision elle-même disparaît dans l’agencement, au profit de deux bibliothèques intégrées.

  

Le même mur en cours d’agencement.


 

De grands panneaux coulissants permettent de dissimuler la bibliothèque, la télévision et les rangements.
Archives Jean-Pierre Lenormand.

 

 


 Appartement parisien — réalisation Jean-Pierre Lenormand.

Photographies : Jean-Pierre Lenormand — archives personnelles. 

 

UNE BIBLIOTHÈQUE DANS LES BOISERIES 

Chez Mme Patricia H., cette bibliothèque n’existait pas. Avec M. Legoupil, nous l’avons définie et dessinée, puis Maleville l’a entièrement réalisée en raccord avec les boiseries existantes, en respectant leurs proportions, leurs moulures et l’esprit de la pièce.

Le plafond a dû lui aussi être repris pour que l’ensemble s’intègre parfaitement à l’architecture existante.

C’est tout le travail de l’agencement : créer un élément nouveau qui, une fois terminé, semble avoir toujours été là.


 Photo : collection privée. 

 

 


 

 

QUAND LE SAVOIR-FAIRE IMITE L’ANCIEN 

Réaliser aujourd’hui une bibliothèque qui doit se fondre dans des boiseries anciennes demande de comprendre leurs proportions, leurs moulures, leurs assemblages et leurs finitions.

Mais cette capacité à reproduire les techniques du passé peut aller beaucoup plus loin.

André Mailfert en fit presque une industrie.

Dès 1904, ses ateliers d’Orléans fabriquèrent des copies de mobilier ancien. Dans les années 1920, l'entreprise compta plus de deux cents ouvriers : menuisiers, ébénistes, doreurs, peintres et patineurs. Les techniques anciennes étaient reproduites et les patines travaillées pour donner aux meubles l'apparence du temps.

Dans les années 1930, Mailfert alla encore plus loin en inventant une prétendue « École de la Loire », avec son propre maître ébéniste imaginaire, Jean-François Hardy, son histoire, son portrait et même un catalogue.

La main savait fabriquer le meuble. Elle savait aussi fabriquer son passé.

 

ANDRÉ MAILFERT — L’ART DE FABRIQUER LE PASSÉ



Portrait de l'ébéniste fictif Jean-François Hardy 

Dans les années 1930, l’ébéniste André Mailfert poussa l’imitation beaucoup plus loin. Installé à Orléans, il dirigeait une importante fabrique de meubles inspirés du XVIIIe siècle, réalisés selon les techniques anciennes et soigneusement vieillis par les patines. Son entreprise comptait déjà plus de deux cents ouvriers en 1924

Mais Mailfert eut une idée extraordinaire : inventer de toutes pièces une prétendue « École de la Loire », avec son style, son histoire et même son grand ébéniste imaginaire, Jean-François Hardy. Il réalisa des aquarelles, publia une biographie du faux maître et alla jusqu’à transformer un ancien portrait pour lui donner un visage. La mystification fut suffisamment convaincante pour séduire spécialistes, journalistes et institutions. Mailfert révéla lui-même la supercherie dans ses mémoires.

Une histoire qui rappelle que la frontière entre copie, pastiche et faux ne tient pas toujours à la qualité du travail — mais à l’histoire que l’on raconte autour de l’objet.