1977 — De Camondo aux premiers grands chantiers
Apprendre à regarder, apprendre à dessiner
Avant d’entrer à Camondo, j’avais suivi une année préparatoire à l’atelier Martin-Talboutier.
L’atelier de dessin se trouvait au-dessus de l’atelier de sculpture, sur une mezzanine au vieux parquet, éclairée par trois lucarnes. On y accédait par un escalier raide. Un poêle chauffait tant bien que mal la pièce — et les modèles que nous dessinions au fusain ou à la sanguine.
Cette ambiance d’atelier, je la connaissais donc déjà quand je suis entré à Camondo. Le changement n’a pas été radical. Il y avait toujours le papier, le fusain, les modèles, l’observation, ces longues heures passées à regarder avant de tracer.
Mais à Camondo, le dessin allait prendre une autre dimension. Il ne s’agissait plus seulement de représenter ce que l’on voyait. Peu à peu, il allait devenir un moyen de comprendre l’espace et de concevoir.
J’ai conservé dans mes cartons plusieurs dessins de ces années Camondo. En les retrouvant aujourd’hui, je mesure la diversité de ce que l’on nous demandait d’observer et de représenter : le corps humain, une nature morte, un détail d’ornement, une porte du Grand Cabinet de Louis XIV à Versailles.
Le dessin n’était pas une discipline à part. Il était partout. Il nous apprenait à regarder, à comprendre les proportions, les volumes, les ombres, les matières et les détails. Peu à peu, la main apprenait à traduire ce que l’œil voyait.
Étude de la porte du Grand Cabinet de Louis XIV à Versailles — dessin réalisé pendant mes années à l’École Camondo.
École Camondo — Troisième année, vers 1974-1975. Études animalières au crayon d'après sculptures de Paul Jouve (1880-1973). Recherches sur les volumes, les proportions, les ombres et le mouvement. Archives personnelles.
Mes premiers souvenirs de Camondo sont d’abord ceux d’un lieu
À deux pas du parc Monceau, je découvrais une école installée dans les bâtiments historiques de l’hôtel de Camondo. Rien ne ressemblait vraiment à l’idée que je pouvais me faire d’une école.
Nous travaillions dans les anciennes écuries, au sol encore pavé. Il y avait aussi cette orangerie, éclairée par une grande verrière, où se déroulaient les cours de dessin. La lumière y avait quelque chose de particulier. Nous étions là pour apprendre, mais nous travaillions dans des lieux qui portaient déjà en eux une histoire, une architecture, des matières.
Et puis il y avait le musée. Nous y avions accès en permanence.
Pour de jeunes étudiants qui allaient apprendre l’architecture intérieure, la décoration, le mobilier et le dessin, quel extraordinaire voisinage ! Il suffisait presque de pousser une porte pour se retrouver au milieu des meubles, des boiseries, des tapisseries, des objets et de tout ce patrimoine des Arts décoratifs.
Mais Camondo, ce n’était pas seulement ce décor.
C’était aussi une ambiance étudiante pleine de vie et de liberté. Nous étions jeunes, curieux, avec le sentiment d’entrer dans un monde nouveau. On dessinait beaucoup. On regardait beaucoup. On échangeait, on travaillait, on cherchait.
Le dessin allait désormais nous être enseigné sous toutes ses formes : dessin d’observation, géométrie, perspective, représentation de l’espace, plans, coupes, élévations…
Ce plaisir de dessiner qui m’accompagnait depuis l’enfance allait peu à peu devenir un outil.
Je suis entré à Camondo pour apprendre à dessiner. J’y ai surtout appris à concevoir.
Le Golfe frappe à la porte de Camondo
Un jour, à Camondo, nous avons reçu la visite de représentants de plusieurs pays du Golfe.
Ils ont distribué à chacun d’entre nous des livres en français présentant leurs pays.
Les photographies, pour la plupart en noir et blanc, nous montraient des paysages de désert, des montagnes, des bords de mer. On y voyait aussi des champs pétrolifères, des raffineries, quelques grands complexes industriels, des bâtiments fraîchement sortis de terre et de larges artères bordées de lampadaires.
Nous regardions ces images et écoutions leur message. Ils s’adressaient à nous en tant que futurs architectes d’intérieur et décorateurs.
Nous étions encore étudiants. Ces pays nous semblaient lointains et nous étions loin d’imaginer que leur développement allait bientôt offrir du travail à toute une génération d’architectes, de décorateurs, d’ingénieurs et d’entreprises françaises.
Nous ne savions pas encore que l’or noir allait aussi croiser notre route.
SEPTEMBRE 1977 — ENTRER DANS LE MÉTIER
Un télex pour commencer
Je viens de terminer mes études lorsque je reçois, à mon adresse parisienne du 7 rue Auguste-Chabrières, un télex assez laconique :
« Veuillez appeler de toute urgence le cabinet de décoration JARDINNET pour emploi éventuel de suite. »
Même le nom du cabinet était mal orthographié : Jardinnet au lieu de Jardonnet.
Ce petit détail me plaît aujourd’hui. Ma carrière dans la décoration commençait donc par un télex urgent, une proposition d’emploi incertaine… et une faute d’orthographe.
Mais le message, lui, était bien réel.
Il fallait appeler.
Et j’ai appelé.
Le télex reçu en septembre 1977. Le nom de Gérard Jardonnet y était devenu « Jardinnet ».
En septembre 1977, Gérard Jardonnet me confia mon premier projet au Koweït : le coffee-shop The Pearl, attenant à l’hôtel Méridien.
Je venais de quitter l’école.
Les paysages et les villes nouvelles que nous avions découverts quelques mois auparavant dans ces livres en noir et blanc n’étaient soudain plus des images.
J’allais commencer à les découvrir sur mes plans.
Chez Gérard Jardonnet — les premiers projets
Je suis resté quelques mois chez Gérard Jardonnet.
Nous travaillions notamment sur la maquette de l’agence Air France au Koweït, puis sur celle de Malaysian Airlines. J’étais sorti depuis peu de Camondo et je découvrais maintenant le fonctionnement réel d’une agence : les projets, les plans, les maquettes, les entreprises.
Puis Gérard Jardonnet m’a proposé de m’occuper du Sheraton de Médine, pour Oger International.
C’est là que je suis véritablement entré dans la machine Oger.
Nous travaillions à Saint-Ouen, dans un vieux bâtiment industriel de trois étages. Tous les corps d’état étaient là : chauffagistes, frigoristes, plombiers, électriciens… Des planches à dessin partout, à tous les niveaux. On pouvait passer d’un bureau à l’autre et voir un hôtel entier se construire sur le papier.
Dans un hangar attenant, une chambre témoin du Sheraton avait même été construite grandeur nature. On ne travaillait plus seulement sur des plans : on pouvait entrer dans ce que l’on dessinait, regarder les volumes, les équipements, les détails et confronter immédiatement le dessin à la réalité.
J’avais mon bureau au premier étage.
Mais je n’y restais pas beaucoup.
J’avais un œil partout. Je traînais, je regardais cette organisation fonctionner. J’allais voir ce que faisaient les autres, comment les différents corps de métier résolvaient leurs problèmes, comment une décision prise sur un dessin devenait quelque chose de réalisable.
Et puis, parfois, au détour d’un bureau ou d’une planche à dessin, un problème se présentait et on me demandait mon avis.
C’était nouveau.
Je venais de quitter l’école et, tout à coup, ce que je pensais pouvait avoir une conséquence sur un chantier qui se construisait à plusieurs milliers de kilomètres.
Quelques mois plus tard, je partirais moi-même pour Médine.


