Camondo — Regarder pour comprendre

 

 

CAMONDO

D'une collection exceptionnelle à une école d'architecture intérieure


 L'hôtel particulier de Moïse de Camondo, construit entre 1911 et 1914 par René Sergent.

 

Avant de devenir une école d'architecture intérieure et de design, Camondo était le nom d'une grande famille de banquiers et de collectionneurs, originaire de Constantinople et installée à Paris au XIXe siècle.

Passionné par les arts décoratifs français du XVIIIe siècle, le comte Moïse de Camondo entreprend, entre 1911 et 1914, la construction d'un hôtel particulier en bordure du parc Monceau. Il en confie la réalisation à l'architecte René Sergent et l'aménagement du jardin à Achille Duchêne.

Derrière une architecture inspirée du XVIIIe siècle, la demeure bénéficie des équipements les plus modernes de son époque. Elle abrite une exceptionnelle collection de meubles, tableaux, tapis, porcelaines et pièces d'orfèvrerie.


 

Un ensemble exceptionnel réunissant architecture, mobilier, tapisseries et objets d'art. 

 

La mort de son fils Nissim, aviateur tombé au combat en 1917, bouleverse le destin du collectionneur. En sa mémoire, Moïse décide de léguer sa demeure et ses collections à l'État français, en confiant leur conservation aux Arts Décoratifs.

Le musée Nissim de Camondo ouvre ses portes en 1936.

L'histoire familiale connaîtra une autre tragédie pendant la Seconde Guerre mondiale : Béatrice, fille de Moïse, son mari Léon Reinach et leurs deux enfants, Fanny et Bertrand, seront victimes de la persécution nazie et de la déportation.

 


La cuisine — des surfaces lavables du sol au plafond : ici, l’hygiène dicte aussi le choix des matériaux.

© Les Arts Décoratifs, Paris 

 

 

La naissance de l'École Camondo

À l'automne 1944, le Centre d'Art et de Techniques est fondé au sein de l'Union centrale des arts décoratifs. Il ouvre ses portes l'année suivante dans le musée Nissim de Camondo.

Destiné initialement au perfectionnement des artistes décorateurs, cet établissement évolue progressivement pour accompagner les transformations du métier.

Il adoptera le nom d'École Camondo et restera installé dans le musée jusqu'en 1988.

Depuis sa création, l'établissement a formé environ deux mille professionnels : décorateurs, décorateurs-ensembliers, architectes d'intérieur, créateurs de modèles et designers.

J'y ai découvert les fondements d'un métier qui allait me conduire, pendant près de cinquante ans, des ateliers parisiens aux grands chantiers internationaux.

Une formation dont je mesure encore aujourd'hui l'importance.

C'est dans cette demeure, au milieu de ces collections, que s'installa en 1945 le Centre d'Art et de Techniques, futur École Camondo. 

 

 

 

Ce que l’on nous enseignait à Camondo

En retrouvant mon certificat de fin d’études de 1977, j’ai redécouvert la liste des matières qui avaient accompagné nos cinq années à Camondo.

Dessin d’observation, géométrie descriptive, perspective, couleur, matières et textures, formes, volumes et espaces, sièges et meubles, architecture intérieure, tracés techniques, visites d’usines…

Une formation très large, où apprendre à regarder allait de pair avec apprendre à dessiner, comprendre et construire.


 

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Une formation complémentaire

À Camondo, la formation ne s'arrêtait pas aux salles de cours et aux tables à dessin. Une partie de notre apprentissage consistait à aller voir, sur place, comment les choses étaient réellement fabriquées.

Certains jeudis, un car quittait l'école très tôt le matin, parfois vers cinq heures. Nous devions arriver à l'ouverture des usines.

Nous découvrions le tranchage et le déroulage du bois chez Marotte, la fabrication du verre chez Boussois–Saint-Gobain, les filières d'aluminium et bien d'autres procédés industriels.

Mais l'essentiel n'était pas seulement de regarder les machines fonctionner. Ceux qui nous recevaient nous racontaient leur métier. Ils nous expliquaient le pourquoi du comment : pourquoi employer tel procédé plutôt qu'un autre, ce qu'un matériau permettait de faire, mais aussi ce qu'il ne fallait surtout pas lui demander.

Ils parlaient également des difficultés du métier, des erreurs qui avaient été commises et parfois des accidents du travail, dont certains avaient été tragiques. Derrière un morceau de verre, une feuille de placage ou un profil d'aluminium, nous découvrions ainsi toute une chaîne de savoir-faire, mais aussi ses contraintes et ses dangers.

Regarder pour comprendre.

Cette manière d'apprendre m'est restée. Plus tard, sur les chantiers, j'ai toujours préféré demander à celui qui fabriquait ou mettait en œuvre ce que j'avais dessiné : « Comment feriez-vous ? » L'expérience de l'artisan ou de l'entreprise pouvait éclairer une solution qu'aucun dessin, à lui seul, ne pouvait apporter.

Construire pour comprendre

Un jour, Laurent Monod nous a annoncé en cours :

« Dans quinze jours, je vous invite tous chez moi, à la campagne. Nous allons construire des structures géodésiques. »

Il nous a demandé de venir avec des idées, des croquis, mais aussi de récupérer à Paris tout ce que nous pourrions trouver comme matériaux : tuyaux, gaines, tasseaux, planches, contreplaqué, métal…

Quinze jours plus tard, nous étions une quinzaine à arriver chez lui, avec nos matériaux, mais aussi des scies, des tournevis et quelques outils.

Pendant tout le week-end, nous avons construit nos structures. Il fallait passer du dessin à la réalité, assembler, essayer, se tromper parfois et trouver une autre solution.

Nous dormions où nous pouvions. Pour ma part, je me souviens avoir dormi sur la paille dans une grange.

Laurent Monod nous avait offert le dîner et le déjeuner. Le lendemain, nous avons photographié les différentes réalisations.

Je me souviens particulièrement de celle de Luc Dailledouze, qui avait réalisé, à mon avis, la structure la plus réussie et la plus élégante.

  

Février 1975 — le service militaire

En bas, moi. La mine en dit assez : j’aurais nettement préféré être à Camondo, en quatrième année 

 

1975 — LE FAUTEUIL LANGUE, DE CRÉTEIL À MONTRÉAL

APPRENDRE À REGARDER 
 

Créé pendant mes années à l'École Camondo, le Fauteuil Langue fut réalisé en un seul exemplaire.

Il fut présenté une première fois à l'exposition « Siège-Poème », organisée à la Maison des Arts et de la Culture de Créteil, du 21 janvier au 31 mars 1975.

La même année, il traversa l'Atlantique pour être exposé au Pavillon de la France, à Terre des Hommes, Montréal.

Le 10 septembre 1975, Franck Bauer, commissaire général, m'adressa une lettre de remerciement accompagnée d'une photographie de l'exposition.

Avec les années, le fauteuil se détériora. Décousu, il finit à la poubelle.

De cette pièce unique subsistent aujourd'hui les photographies, le carton d'invitation de Créteil et la correspondance officielle de Montréal.

Le fauteuil a disparu, mais ses archives permettent aujourd'hui de raconter son histoire.







On sort de Camondo — ou sans doute de toute bonne formation artistique — avec un regard différent.

On ne voit plus tout à fait les choses de la même façon.

L’histoire de l’art nous a appris que les arts ont façonné notre environnement. Devant un bâtiment, un meuble ou même un objet quotidien, le regard commence à s’interroger : pourquoi cette forme ? pourquoi cette proportion ? pourquoi cette matière ?

Le cerveau a emmagasiné tout un répertoire. L’histoire, la géométrie, les matières, les couleurs, les styles, les époques... Peu à peu, ce que l’on voit vient se relier à ce que l’on a appris.

Le regard possède désormais des références.

LA COULEUR

Pour celui qui a eu la chance de recevoir une véritable formation à la couleur, une autre perception s’ajoute encore.

À Camondo, avec Carlos Cacérès, nous apprenions à regarder les rapports entre les couleurs : les complémentaires, les camaïeux, les harmonies, les contrastes.

Plus tard, sur les grands projets de décoration, le travail du coloriste prenait toute son importance. Il accompagnait le décorateur et le client au moment où le projet commençait véritablement à prendre corps.

Et là intervenait quelque chose dont on parle finalement assez peu :

le toucher.

La main devient le prolongement du regard.

On s’assoit dans un canapé et l’on caresse son assise. On passe la main sur l’accotoir d’un fauteuil. On effleure un rideau, une tenture, le bois d'un meuble. On éprouve une matière avant même, parfois, de savoir pourquoi elle nous plaît.

Le coloriste ne choisit donc pas seulement des couleurs. Il rassemble des étoffes, des toiles et des matières qui doivent entrer en résonance avec l’esprit de chaque pièce.

 

LA SALLE D’ÉCHANTILLONS

Dans les grandes agences, la salle d’échantillons était alors un lieu extraordinaire.

C’était un orgue.

Les tissus, les passementeries, les cuirs, les bois, les pierres, les tapis, les papiers et toutes les matières en étaient les notes. Il fallait savoir les rapprocher pour composer une harmonie.

Je revois Alberto Pinto, comme d’autres décorateurs avec lesquels j’ai travaillé, entrer dans une relation presque intime avec leurs clients pendant ces moments-là.

Le projet dessiné commençait à devenir leur lieu de vie.

Un simple tissu pouvait provoquer une réaction inattendue. À lui seul, il pouvait évoquer une fleur, un paysage, une époque, un artiste, une maison connue autrefois ou un souvenir d’enfance.

La décoration ne passait plus seulement par l’œil. Elle passait par la mémoire, puis par la main.

 

 

 


 

LE DESIGN, UN MÉTIER QUI ARRIVAIT 

À Camondo, le mot designer n'était pas encore celui que l'on employait pour définir notre diplôme. Pourtant, le design était bien là.

M. Viaud, notre professeur de design, nous faisait découvrir cette discipline alors en plein devenir. Nous parlions notamment des moteurs et des mécanismes qu'il fallait intégrer dans les appareils électroménagers. Il ne s'agissait plus seulement de dessiner une belle enveloppe, mais de comprendre ce qu'elle devait contenir et comment l'objet allait fonctionner.

Des années plus tard, j'avais conservé de bonnes relations avec lui. Au cours d'une conversation, sans que je lui demande quoi que ce soit, il m'envoya cette attestation d'admission à l'École Supérieure de Design Industriel. Je ne suivis jamais cette formation. J'ai toujours conservé ce document comme une forme de reconnaissance de la part d'un professeur que j'estimais et qui, je crois, avait lui aussi apprécié notre relation autour du design. 

 

Figer ce que l’on regarde

La photographie était une autre manière d’apprendre à regarder.

J’avais suivi pendant plusieurs mois des cours de photographie par correspondance. Comme mes premiers dessins, la photographie était pour moi une traduction picturale de ce que je voyais. Mais cette fois, il s’agissait de figer une image, un instant, une lumière, un cadrage.

J’avais acheté mon premier reflex, un Zenit, appareil soviétique robuste et assez rudimentaire. Plus tard sont venus les Pentax, puis un appareil 6 × 6.

Je photographiais beaucoup.

LES RESCAPÉES NUMÉRIQUES

Toutes n’ont pourtant pas disparu.
En 1995, grâce à mon scanner Nikon, j’avais commencé à numériser certaines de mes photographies et diapositives.

Ce sont ces rescapées numériques que je peux encore montrer aujourd’hui : voyages, architectures, rues, lumières, matières et scènes de la vie quotidienne.

→ VOIR LES PHOTOGRAPHIES — MON REGARD AU FIL DES VOYAGES

 

Ces images auraient aujourd’hui une valeur particulière pour raconter ces années. Malheureusement, elles ont disparu d’une manière toute simple : lors du déménagement de notre maison de Montherand, j’ai laissé un carton contenant toutes mes photographies.

La maison a ensuite été vendue à Anna Chedid, fille de Louis Chedid. Le carton, lui, est resté là.

Je n’ai jamais retrouvé ces photographies.

 

 

Les halles en 1972 - 73 - archives personnelles