Médine — Dans les coulisses du chantier du Sheraton
Au départ, il y avait ce paysage.
Le désert, quelques constructions dispersées et les montagnes autour de Médine. C’est dans cet environnement qu’il fallait installer un chantier capable de fonctionner jour et nuit et une base-vie destinée à accueillir plus d’un millier d’hommes.
A popos de Médine
Avant le chantier
Lorsque nous sommes arrivés, il ne suffisait pas d’installer des baraquements pour accueillir les hommes. Avant que la base-vie puisse fonctionner, il fallait créer toutes les infrastructures de cette petite ville provisoire.
L’électricité en était le poumon. Des groupes électrogènes fournissaient l’énergie pour l’éclairage, les climatiseurs, les cuisines, les pompes et la force utilisée sur le chantier. Il fallait également prévoir d’importantes réserves de carburant pour les alimenter.
L’eau constituait l’autre nécessité absolue. Canalisations, réserves d’eau, pompes et sanitaires devaient être installés avant l’arrivée des équipes. Les cuisines et les selfs pouvaient alors entrer en service.
Ce n’est qu’une fois toute cette infrastructure en place que la base-vie pouvait véritablement prendre vie et accueillir les centaines d’hommes qui allaient travailler sur le chantier.
L’eau, une nécessité absolue
Dans cet environnement désertique, l’eau était une préoccupation permanente.
L’eau désalinisée était livrée plusieurs fois par jour et stockée dans d’immenses bâches-réservoirs. Un réseau de pompes et de canalisations permettait ensuite de la distribuer là où elle était nécessaire.
La base-vie en consommait évidemment beaucoup : les cuisines, les sanitaires, les douches et les besoins quotidiens de plus d’un millier d’hommes. Mais le chantier était lui aussi un énorme consommateur d’eau. La fabrication du béton en exigeait des quantités considérables.
Les livraisons se succédaient donc tout au long de la journée.
La nuit, il arrivait aussi que des nomades viennent jusqu’à la base-vie pour prendre des packs d’eau.
Dans cet environnement, l’eau n’était jamais une chose banale.
Le self européen de la base-vie du chantier du Sheraton de Médine, vers 1980.
Les installations étaient exploitées par Sodexo, photographie prise sur place.
Reconstitution du self à l’heure du repas,
réalisée à partir de ma photographie d’origine et de mes souvenirs.
Une ville qui ne dormait jamais
La base-vie fonctionnait jour et nuit, au rythme des équipes qui se relayaient sur le chantier. Certains partaient travailler quand d’autres revenaient dormir. On se croisait à toute heure dans les allées et dans les selfs, où les repas suivaient les horaires des différentes équipes.
À l’entrée de chaque self se trouvait un gros distributeur de pastilles de sel. Un panneau rappelait aux hommes :
« N’OUBLIEZ PAS VOTRE PASTILLE »
À Médine, avec une température pouvant atteindre 55 °C et un air extrêmement sec, la transpiration pouvait passer presque inaperçue : la sueur s’évaporait très rapidement sur la peau. Ces pastilles faisaient partie des précautions prises pour compenser les pertes en sel liées à la chaleur et limiter les risques dus à la déshydratation.
C’était un petit rituel : avant de repartir sous la chaleur, on prenait sa pastille.
Monsieur outillage
La réserve d’outillage ressemblait à une cage. De solides barreaux, un toit en tôle et une porte grillagée fermée par de lourds cadenas.
À l’intérieur, des rangées de rayonnages métalliques supportaient tout ce dont le chantier pouvait avoir besoin : disqueuses, perceuses, équipements de soudure, forets, burins, pelles, pioches, casques… Les brouettes attendaient à proximité.
Celui qui veillait sur tout cela était généralement assis sur un banc, à l’ombre des conteneurs qui abritaient les bureaux et la salle de réunion.
Avec sa barbe hirsute et sa djellaba poussiéreuse, il semblait sans âge.
Toute la journée, les ouvriers venaient le voir. L’un avait besoin d’un burin. Un autre avait égaré son casque. Un troisième rapportait un perforateur dont le moteur avait grillé après avoir trop chauffé.
Il fallait trouver une solution, remplacer, réparer ou simplement fournir l’outil qui permettrait au travail de continuer.
Ces outils de rechange étaient là pour qu’aucun ouvrier ne manque de matériel.
Nous discutions parfois. Je ne sais plus très bien quelle langue nous parlions.
Pour moi, il était simplement Monsieur Outillage.
Un personnage discret, mais indispensable dans cette immense organisation.
Le petit club de l’encadrement
À côté de la vie des ouvriers, il existait un petit club réservé à l’encadrement. Nous en avions une clé et pouvions y entrer lorsque nous avions un moment de libre.
Il n’y avait rien de luxueux : quelques fauteuils, des journaux, quelques livres, un magnétoscope et quelques cassettes. Et surtout un billard français, à trois boules.
J’y passais pas mal de temps. La plupart du temps, je jouais seul.
C’était aussi un endroit où l’on pouvait rencontrer les autres loin de l’agitation du chantier. C’est là notamment que je fis davantage connaissance avec le chef des peintres, avec qui je sympathisai, ainsi qu’avec certains des coordinateurs.
Ce petit club était finalement l’un des rares endroits où les hommes de l’encadrement pouvaient se retrouver autrement qu’autour d’un plan ou d’une réunion de chantier.
Le mardi, la réunion de coordination
Chaque mardi, tous les chefs de chantier devaient se retrouver pour la grande réunion de coordination.
La salle elle-même était impressionnante. Quatre conteneurs avaient été mis bout à bout, occupés presque entièrement par une table d’une dizaine de mètres de long. Une fois tout le monde assis, il ne restait derrière les chaises qu’un étroit passage permettant à peine de se lever.
Les climatiseurs tournaient en permanence et leur ronflement couvrait une partie des conversations.
Quatre coordinateurs dirigeaient ces réunions. L’un d’eux, doté d’une voix particulièrement puissante, menait les débats. Chacun des responsables devait rendre compte de l’avancement de son chantier par rapport au planning. Les informations étaient aussitôt relevées et les retards constatés.
Le ton montait régulièrement.
Les pénalités étaient redoutées de tous. Lorsqu’un chef d’équipe devait reconnaître un retard déjà repéré par l’un des quatre coordinateurs, la discussion pouvait rapidement tourner à l’affrontement.
Un jour, j’ai assisté à une scène que je n’ai jamais oubliée.
Un responsable venait de reconnaître son retard.
Celui qui dirigeait la réunion a soudain bondi sur la table. Il s’est mis à courir dessus, entre les dossiers et les plans, jusqu’à l’autre extrémité où se trouvait l’homme.
Et il lui a hurlé :
« TOI ! C’EST 1 500 FRANCS DE PÉNALITÉ PAR JOUR CALENDAIRE ! RATTRAPE TON RETARD ! DÉMERDE-TOI ! »
Personne n’avait besoin d’explication supplémentaire.
Sur un chantier qui avançait jour et nuit, le planning n’était pas un document posé sur une table. C’était la loi.
Les mains du chantier
On parlait de plans, de délais, de mètres cubes de béton, de matériel et de coordination. Mais derrière cette immense organisation, il y avait surtout des hommes.
Des centaines de mains.
Celles qui ferraillaient, coffraient, coulaient le béton, montaient les murs, tiraient les câbles, posaient les canalisations, les carrelages, les menuiseries, peignaient les chambres et réalisaient les décors.
Les outils étaient partout sur le chantier. Mais les premiers outils étaient les mains.
C’est quelque chose que j’ai appris très tôt et que je n’ai jamais oublié : un dessin ne devient réel qu’au moment où quelqu’un le prend en charge pour le fabriquer.
Et ces hommes possédaient souvent une connaissance que nous n’avions pas. Ils savaient, par l’expérience, comment un matériau réagissait, comment résoudre une difficulté. J’ai appris à les écouter et à leur demander leur avis lorsque le dessin rencontrait la réalité du chantier.
Banches métalliques en acier comparables à celles utilisées sur le chantier de Médine. Celles du Sheraton avaient été fabriquées spécialement pour le chantier, avec les réservations correspondant aux ouvertures du bâtiment.
Quatre mois pour voir surgir quatre plots
Lors de mon premier passage à Médine, le gros œuvre était encore en pleine activité.
Sur les quatre plots qui constituaient l’hôtel, un seul était pratiquement achevé. Les autres commençaient à monter. Les grues travaillaient en permanence et la centrale à béton alimentait le chantier sans interruption.
Les grandes banches métalliques, fabriquées spécialement pour le projet, étaient déplacées par les grues au fur et à mesure de l’avancement. Elles permettaient de reproduire rapidement les mêmes éléments de construction, avec les ouvertures déjà prévues pour les façades.
Lorsque je suis revenu à Médine, environ quatre mois plus tard, le paysage avait complètement changé.
Les quatre plots étaient debout.
La centrale à béton et les grues qui dominaient le chantier lors de ma première visite avaient disparu. Le gros œuvre était pratiquement terminé et une autre phase du chantier commençait.
Je me souviens de mon étonnement. En quelques mois seulement, j’avais vu passer le projet d’un immense chantier de béton à un hôtel dont les volumes étaient désormais en place.
Cette vitesse d’exécution résume assez bien le chantier de Médine : tout était organisé pour que rien ne s’arrête.
Une petite fête au milieu du chantier
À mon retour, on m’a raconté qu’une petite fête avait été organisée pour célébrer un cap important dans la quantité de béton coulée sur le chantier. Je ne me souviens plus du chiffre exact — 10 000 ou 100 000 mètres cubes — mais l’événement avait suffisamment marqué les esprits pour que l’on décide de le fêter.
En Arabie saoudite, évidemment, pas question de champagne.
On avait donc sorti ce que nous appelions en plaisantant du « Saudi Champagne » : du jus de raisin blanc mélangé à de l’eau gazeuse.
Quelques verres levés au milieu de cette immense machine à construire, pour célébrer le travail accompli.
Et la centrale à béton avait de quoi être fêtée. Elle avait tourné presque sans interruption depuis le début du gros œuvre.
Elle finit d’ailleurs par rendre l’âme.
Il fallut la remplacer pour terminer le chantier.
Dessiner un mihrab à Médine
Parmi les dessins qui m’ont été confiés, il y en avait un très particulier : le mihrab de la mosquée de l’hôtel.
La mosquée devait forcément avoir son mihrab. On m’a confié sur place le soin de le concevoir.
Une fois mes plans approuvés, restait une question essentielle : son positionnement exact. Le mihrab devait naturellement indiquer la direction de La Mecque.
Une délégation religieuse a alors été mandatée pour venir sur le chantier.
Je me souviens de trois responsables arrivant dans la carcasse encore en construction de la mosquée. À l’aide d’instruments dédiés, de boussoles et d’autres moyens de mesure, ils ont déterminé avec précision l’orientation à respecter.
Lorsque celle-ci a été certifiée, l’axe du mihrab a aussitôt été tracé sur le sol.
À partir de ce trait, mon dessin pouvait prendre sa place dans le bâtiment.
La mosquée du Sheraton de Médine achevée, au centre du patio de l’hôtel.
Cette mosquée, intégrée au patio de l’hôtel, s’est révélée par la suite trop petite. Une mosquée beaucoup plus importante a finalement été construite à l’extérieur de l’établissement.Au-delà du chantier
Lorsque j’avais un peu de temps, j’aimais quitter le chantier et partir découvrir les environs de Médine.
Très vite, la ville et le chantier disparaissaient. On se retrouvait dans des paysages immenses, entre montagnes rocheuses, vallées arides et quelques arbres capables de survivre dans cette terre presque minérale.
Je prenais mon appareil photographique et je partais regarder.
C’était une autre facette de l’Arabie Saoudite, très éloignée de l’agitation permanente du chantier.Et puis, quelques dizaines de kilomètres plus loin, il y avait une autre surprise : la mer Rouge.
Le bus jaune
Pour nos déplacements, nous disposions d’un petit bus jaune réservé à l’encadrement. Il y avait les quatre coordinateurs, quatre ou cinq personnes des bureaux chargées de l’organisation du chantier, et moi-même. Nous étions rarement plus de dix.
Le chauffeur connaissait parfaitement la route. C’était indispensable quand il y avait des tempêtes de sable : la route et le désert finissaient parfois par se confondre. Il devait alors avoir ses propres repères pour continuer à avancer.
Le bus n’était pas climatisé.
Pour partir à Yambu, j’emportais peu de choses : un petit sac, une bouteille d’eau, une serviette, des tongs et mon appareil photo.
Nous partions pour une bonne heure de route.
Et sur la photo, un détail que j’avais oublié me rappelle aujourd’hui le jour de ces escapades : sur le flanc du bus était inscrit « YAMBU THURSDAY ».
Le jeudi, la mer Rouge
Après une bonne heure de route, nous arrivions sur des plages pratiquement désertes, au bord de la mer Rouge.
L’eau était claire et les coraux affleuraient parfois presque à la surface. Il suffisait de mettre la tête sous l’eau pour voir les poissons évoluer entre les coraux.
Nous ramassions aussi des coquillages. Pour les faire ouvrir, nous improvisions un feu avec ce que nous trouvions : quelques morceaux de bois, des bouts de planches et un morceau de grillage posé au-dessus.
Nous avions pensé à emporter quelques citrons. Avec les coquillages tout juste ouverts sur le feu, c’était notre déjeuner.
Rien de sophistiqué. Une bouteille d’eau, quelques provisions, la mer devant nous et, pendant quelques heures, le chantier était très loin.
La plongée, le plaisir ultime
Sur le chantier, les salaires permettaient à certains de s’offrir des plaisirs qui auraient été difficiles à imaginer dans la vie quotidienne en France.
Parmi les passionnés de plongée, quelques-uns prenaient l’avion pour Jeddah afin de profiter de leur journée de repos et d’aller plonger en bouteille dans la mer Rouge.
Pour eux, c’était le plaisir ultime.
Mais tout le monde connaissait aussi les dangers. Sur le chantier, des histoires circulaient. On racontait qu’un plongeur s’était fait arracher une jambe par un requin, qu’un autre avait perdu la vie.
Je n’ai jamais su exactement ce qu’il y avait de vrai dans ces récits
Un poulet au bord de la route
En visitant les alentours de Médine, j’avais remarqué une petite station-service au bord de la route.
Je m’y étais arrêté simplement pour boire quelque chose. Quelques hommes étaient installés là, buvant du thé devant un petit téléviseur noir et blanc. Mais ce qui m’était surtout resté, c’était l’odeur du poulet et du riz parfumé que l’on préparait sur place.
Je m’étais dit : un soir, je reviendrai manger ici.
Je suis revenu vers six heures, au moment où le soleil disparaissait derrière les montagnes. Cette fois, je n’étais plus là par curiosité. Je venais dîner et me mêler, pour quelques heures, aux camionneurs et aux voyageurs qui s’arrêtaient sur cette route.
Au bord de la chaussée, un ou deux camions étaient immobilisés. À côté de son véhicule, un chauffeur avait déroulé un tapis et s’y était installé avec un ami, pour boire un thé ou fumer le narguilé.
À la station, la télévision noir et blanc continuait de fonctionner. On s’asseyait, on mangeait ce poulet accompagné de riz parfumé, on regardait les images défiler.
Cela changeait du self de la base-vie, avec ses plats européens et son organisation parfaitement réglée.
Ici, j’avais simplement envie de m’asseoir parmi les camionneurs et de découvrir, le temps d’un repas, un peu de la vie qui existait autour du chantier.
Station-service aux environs de Médine, vers 1980. Reconstitution réalisée d’après mes souvenirs.
Travailler sans filet
En regardant aujourd’hui certaines de mes photographies du chantier, ce qui me frappe aussi, ce sont les conditions dans lesquelles certains hommes travaillaient.
Dans l’atrium, un peintre travaillait perché à plusieurs mètres de hauteur sur une simple plateforme. Ailleurs, deux ouvriers travaillaient côte à côte sur un échafaudage, sans les protections qui nous sembleraient aujourd’hui indispensables.
Le chantier du Sheraton de Médine, vers 1980.
Photographie Jean-Pierre Lenormand.
Avant de devenir un décor
Sur un chantier de cette taille, les matériaux ne passaient pas directement du camion à leur emplacement définitif.
Ils étaient déchargés, stockés, déplacés, triés, transportés à nouveau, puis enfin mis en œuvre.
Avant de devenir un mur, un sol, une menuiserie ou un décor, tout était passé entre de nombreuses mains.
Un hôtel sans ascenseur
Dans mon souvenir, le Sheraton comptait 144 chambres et huit suites. Il fallait donc installer autant de salles de bains, avec leurs baignoires, lavabos, sanitaires et robinetteries.
Mais l’hôtel avait une particularité : il n’y avait aucun ascenseur.
Ce choix avait été fait pour éviter les problèmes de maintenance. Les bâtiments ne comportant que deux étages à franchir, les circulations verticales se faisaient uniquement par les escaliers.
Sur le papier, deux étages peuvent sembler peu de chose. Sur un chantier, lorsqu’il faut monter des dizaines de baignoires, des appareils sanitaires, des matériaux et tout l’équipement des chambres, c’est une autre histoire.
Et dans cette organisation immense, un oubli pouvait prendre des proportions considérables.
C’est ce qui s’est passé avec les R.I.A., les robinets d’incendie armés. Les réservations nécessaires au passage de leurs canalisations n’avaient pas toutes été prévues dans les dalles.
Il a donc fallu revenir sur un béton déjà coulé.
Des carotteuses ont été utilisées pour percer les dalles, exactement à l’emplacement nécessaire dans chacun des locaux destinés au réseau incendie.
C’était toute la réalité d’un chantier de cette taille : lorsqu’un passage avait été oublié au moment du gros œuvre, il fallait ensuite traverser ce béton que l’on avait coulé quelques semaines auparavant.
Les enduiseurs
Le chef peintre, avec qui j’avais sympathisé, avait recruté des enduiseurs africains particulièrement robustes.
Je les regardais travailler, notamment dans les cages d’escalier. Ils tiraient l’enduit avec d’immenses lames qui me semblaient faire près d’un mètre de large.
C’était un travail extrêmement physique. Il fallait avoir des bras.
Le chef peintre me disait qu’ils pouvaient ainsi enduire huit à dix mètres carrés par jour.
Le bâtiment se referme
Le plus gros de la technique touchait à sa fin. Le bâtiment était désormais clos et les premiers essais de climatisation commençaient.
Cette mise en service marquait une étape importante. Les marbriers, les plombiers ou les électriciens avaient pu travailler jusque-là malgré la chaleur. Pour la menuiserie, c’était différent.
Les portes, les habillages et les différents agencements en bois ne pouvaient être mis en place qu’une fois le bâtiment fermé et climatisé. Avec les températures extrêmes de Médine, il fallait retrouver à l’intérieur des conditions suffisamment stables avant d’installer définitivement les ouvrages de menuiserie.
La production de froid était à l’échelle du bâtiment et du climat. Les groupes d’eau glacée étaient installés à l’extérieur, au sol, et non sur les terrasses. Leur emplacement avait été choisi pour qu’ils soient le moins visibles possible depuis les chambres.
Quand les premiers essais ont commencé, le chantier est entré dans une nouvelle phase : les finitions pouvaient véritablement commencer.
Les coursives du Sheraton de Médine pendant les dernières phases du chantier, vers 1980.
Les espaces de réception prennent forme. Les luminaires sont déjà en place tandis que les dernières interventions se poursuivent.
Dans les circulations, les finitions avancent encore. Certaines zones sont presque achevées tandis que d’autres restent en plein chantier.
Derrière le chantier, il y avait toute une logistique que nous ne voyions pratiquement jamais.
Les menuiseries fabriquées en France devaient faire un voyage considérable. Dans mon souvenir, celles de La Phocéenne de Travaux partaient de Marseille. Elles rejoignaient ensuite l’Arabie Saoudite par bateau, avant d’être acheminées par camion jusqu’à Médine.
Oger organisait cette immense chaîne d’approvisionnement. Et derrière Oger se trouvait également le commanditaire, représenté, dans mon souvenir, par le Dr Rashid.
Sur le chantier, nous voyions arriver les matériaux. Nous pensions rarement aux milliers de kilomètres qu’ils avaient déjà parcourus.
Le chantier changeait de visage
À mesure que les finitions avançaient, la vie de la base-vie changeait elle aussi.
Il y avait moins de manœuvres, moins de maçons et de plâtriers. Les hommes du gros œuvre quittaient progressivement le chantier et laissaient la place aux métiers de finition : menuisiers, peintres, marbriers, électriciens, installateurs et décorateurs.
L’hôtel commençait à prendre son aspect définitif.
C’est à ce moment-là que l’on m’a demandé de réaliser plusieurs croquis d’ambiance destinés à la presse. Il ne s’agissait plus de montrer le chantier, mais de donner une idée de ce que seraient les espaces une fois terminés et habités.
Ces dessins représentaient notamment le coffee-shop et le restaurant : les tables dressées, les luminaires, les plantations, les banquettes, les matériaux et l’atmosphère générale que nous cherchions à obtenir.
Le chantier était encore là. Sur le papier, l’hôtel était déjà ouvert.
Étude d’ambiance du restaurant du Sheraton de Médine, réalisée pour la presse, vers 1980.
Dessin Jean-Pierre Lenormand.
L’hôtel prend enfin forme
Peu à peu, le chantier disparaissait.
Les échafaudages étaient démontés, les sols nettoyés, les luminaires allumés. Les plantations arrivaient dans les patios et les meubles prenaient leur place.
Après des mois passés au milieu du béton, de la poussière, des caisses et des ouvriers, nous commencions enfin à voir l’hôtel tel que nous l’avions dessiné.
Après d’un demi-siècle plus tard, au Méridien de Médine. Le plan de vasque, les plaquettes de marbre d’Estremoz et même la robinetterie sont toujours en place, tout comme le grand miroir à décor d’argenture vieillie.
Les « NO GOOD »
L’hôtel prenait peu à peu son aspect définitif. Mais avant la réception des travaux arrivaient ceux que, sur le chantier, nous avions fini par appeler les « NO GOOD ».
Dans mon souvenir, ils intervenaient pour le compte du Dr Rashid et avaient pour mission de contrôler la qualité des travaux réalisés.
Ils avançaient méthodiquement dans les différentes pièces, un petit maillet à la main. Ils frappaient, à genoux, les feuilles de marbre, les plaquettes des salles de bains et les différents revêtements pour vérifier qu’ils étaient correctement posés.
Lorsqu’un élément leur paraissait mal posé ou sonnait creux, le verdict tombait :
« NO GOOD ! »
Et le marqueur à alcool sortait.
Ils étaient redoutés. Les chefs d’équipe savaient parfaitement ce que signifiait une marque laissée sur un mur ou un sol : le travail était à reprendre.
Déposer une plaquette de marbre ou une plaque sans endommager celles qui l’entouraient était une opération longue et délicate. Il fallait retirer l’élément défectueux, nettoyer son emplacement, puis en poser un nouveau sans abîmer le travail déjà terminé.
Chaque « NO GOOD » pouvait donc représenter des heures de travail supplémentaires.
Près d’un demi-siècle plus tard, les plaquettes de marbre d’Estremoz sont toujours en place. Finalement, les « NO GOOD » avaient bien fait leur travail.
Les coursives basses du Sheraton de Médine achevées.
Sols et parements de marbre après réception des travaux, vers 1980.
Près d’un demi-siècle plus tard, les plaquettes de marbre d’Estremoz sont toujours en place. Finalement, les « NO GOOD » avaient bien fait leur travail.
C’était prévu pour durer
À l’époque, nous concevions aussi en pensant à la durée. Sous le plan de vasque, par exemple, nous n’avions prévu ni meuble ni étagère. Dans un hôtel soumis à une utilisation intensive, moins il y avait d’éléments inutiles, moins il y avait de choses à détériorer.
Peu après mon retour en France, je suis passé dans les bureaux d’Oger à Saint-Ouen. On me racontait alors que certaines chambres étaient parfois mises à rude épreuve. Des rideaux auraient servi à lustrer des chaussures. Certains clients auraient égorgé des agneaux dans les baignoires. D’autres préparaient de petits repas dans les chambres, sur des poteries en terre remplies de charbon de bois, posées directement sur la moquette.
Je n’ai pas assisté moi-même à ces scènes, mais elles circulaient dans les bureaux d’Oger et donnaient une idée des contraintes auxquelles l’hôtel pouvait être confronté. Le mobilier, lui aussi, devait certainement souffrir.
Cette recherche de durée ne concernait pas seulement les salles de bains. Les portes et les garde-corps des coursives avaient eux aussi été conçus avec des matériaux et des finitions que l’on pouvait reprendre. Un éclat ou une rayure n’imposait pas de remplacer l’élément : il pouvait être réparé et remis en état.
Le principe était simple : choisir des matériaux solides, mais aussi des éléments que l’on puisse réparer plutôt que remplacer.
Chambre type du Sheraton de Médine achevée, vers 1980.De Camondo à Médine
C’était mon premier grand chantier, au tout début de ma carrière.
À Médine, j’avais parfois l’impression que l’École Camondo se prolongeait sur le terrain. J’y apprenais autrement : auprès des ingénieurs, des chefs de chantier, des artisans et de tous ceux qui transformaient nos dessins en réalité.
Nous construisions un hôtel dans l’une des grandes villes saintes de l’Islam, vers laquelle convergeaient chaque année des milliers de pèlerins. Beaucoup d’entre eux allaient franchir ces portes, dormir dans ces chambres et trouver ici quelques heures de repos.
Je ne le mesurais sans doute pas encore. Je sortais à peine de l’école et j’avais la chance de participer à un chantier immense, dans une ville dont je ne connaissais presque rien quelques mois auparavant.
Avec le recul, je mesure la chance que j’ai eue de commencer ainsi.
Camondo m’avait appris à regarder, à dessiner et à concevoir.
Médine allait m’apprendre le chantier.



































