DU PANIER AU CADDIE


 

 

 

 

Du panier au caddie — la consommation change de décor 

Au XIXᵉ siècle, la maison vit encore au rythme du bois et du charbon. On se chauffe avec le poêle ou la cheminée, on s’éclaire à la bougie, puis au pétrole et au gaz. Pour les provisions, on prend son panier et l’on va chez les commerçants du quartier ou au marché.

 

 


Le marché de Cholet, vers 1960. Avant le caddie, le panier. 

 

Puis tout s’accélère.

L’électricité entre dans les logements. Avec elle arrivent l’éclairage électrique, puis le réfrigérateur, la machine à laver, l’aspirateur, la télévision et tous ces appareils que l’on regroupera sous le joli nom des « arts ménagers ».

La maison devient progressivement un lieu de confort moderne. Et ce changement ne concerne pas seulement le mobilier : il transforme la façon de vivre.

Après la guerre, l’automobile devient progressivement accessible à un nombre croissant de familles. Elle accompagne les congés payés et les départs en vacances, mais elle change également un geste beaucoup plus ordinaire : faire ses courses.

On ne rapporte plus seulement ce que l’on peut porter dans son panier.

 

Une épicerie Félix Potin et sa voiture de livraison hippomobile. Avant le supermarché, les commerces de quartier livraient encore leurs clients à domicile.

On prend la voiture. On achète pour plusieurs jours, bientôt pour toute la semaine. Il faut stationner, remplir un chariot, charger le coffre et rentrer chez soi.

LE SUPERMARCHÉ, PUIS L’HYPERMARCHÉ

Puis arrive Mammouth.
Le commerce change d’échelle. On ne vient plus seulement avec son panier : on vient en voiture, on se gare devant une immense surface et l’on remplit un caddie.

Tout est réuni sous le même toit.

Alimentation, vêtements, vaisselle, électroménager, jouets, bricolage et bientôt mobilier : le consommateur découvre l'abondance, le libre-service, les longues allées, les promotions et les parkings gigantesques.

Le caddie devient presque le symbole d'une nouvelle manière de vivre.



 Le premier hypermarché Mammouth en France a ouvert le 10 octobre 1968 à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire).

Et cette transformation touche aussi les loisirs et la restauration.

On mange encore au café ou au bistrot, bien sûr, mais apparaît une restauration différente : plus rapide, plus standardisée, inspirée en partie des modèles anglo-saxons. C’est en effet le 31 mai 1961, qu’ouvre, dans le 2ème arrondissement au cœur de la Ville Lumière, le Wimpy, premier restaurant de hamburger en France. Il s’agit tout simplement de la première chaîne de restauration rapide montée en France et elle est l’œuvre de l’industriel Jacques Borel. Surnommé le “café de l’an 2000” par son créateur, l’établissement reprend la décoration des fast-foods des États-Unis, et joue à fond la carte du hamburger, cheeseburger et autres milk-shakes. Mais le nom “Wimpy” est une référence au meilleur ami de Popeye, J. Wellington Wimpy, alias Gontran en France, un glouton rondouillard qui ne cesse dans les dessins animés de s’empiffrer de hamburgers.Le décor lui-même change : enseignes lumineuses, Formica, inox, plastique, couleurs franches, mobilier fabriqué en série.

La modernité que les designers avaient expérimentée dans leurs chaises et leurs luminaires descend désormais dans la rue, entre dans les magasins, les restaurants et les foyers.

 

 

 Une nouvelle société de consommation était en train de fabriquer ses propres décors. Et les décorateurs allaient bientôt être appelés à les imaginer.

 

LA MAISON AUSSI CHANGE

Au fil des années, les catalogues de meubles témoignent d’une autre transformation : la pièce principale de la maison change.

À partir des années 1960 et surtout 1970, la cuisine commence à sortir de son isolement. La cuisine dite « américaine » s’ouvre sur le séjour. La cuisinière laisse progressivement place aux plaques de cuisson, au four et aux appareils encastrés. Les placards deviennent des éléments coordonnés, parfois suspendus. L’équipement ménager lui-même participe désormais au décor.

La ménagère n’est plus isolée dans sa cuisine pendant que la famille vit dans le séjour. Les activités se rapprochent et les pièces commencent à communiquer.

Le mobilier accompagne naturellement cette évolution : comptoirs et bars apparaissent, avec leurs tabourets hauts. La table, le canapé, la télévision, la chaîne hi-fi et bientôt la cuisine se retrouvent réunis dans un même espace.

Une nouvelle expression s’impose : le living-room. La vie de la maison se concentre peu à peu dans une grande pièce commune.

Et pendant que ces nouveaux meubles entrent dans les logements, d’autres en sortent.

Buffets, armoires, tables et fauteuils en bois qui avaient meublé les générations précédentes deviennent soudain encombrants ou démodés. On les descend à la cave, au garage… ou on les retrouve sur le trottoir.

C’est alors le bonheur des brocanteurs. Certains meubles passent par les marchés aux puces, d’autres rejoignent les antiquaires. Chacun sélectionne, récupère, restaure et revend selon son œil et sa clientèle.

Et l’histoire est assez savoureuse : ce que l’on jetait parce que c’était vieux deviendra parfois ce que l’on recherchera précisément parce que c’est ancien.

Aujourd’hui, une partie de ce mobilier a changé une nouvelle fois de nom.

On l’appelle “vintage”.

 

1970 — La cuisine devient un ensemble


 Catalogue La Redoute, 1970 — éléments bas, placards suspendus, table et tabourets : la cuisine devient progressivement un ensemble coordonné.

 

Vers 1975 — L'électroménager s'intègre 


 Cuisine équipée, 1975 — meubles et appareils électroménagers commencent à former une composition continue.

 

Années 1960-70 — Le living-room 

 

Le living-room rassemble désormais détente, télévision, musique, bibliothèque et réception. Le mobilier accompagne une nouvelle manière d'habiter.

 

Pour aller plus loin : Charlotte Perriand et la cuisine-bar de l’Unité d’Habitation de Marseille — Musée des Arts Décoratifs 

 

LE MEUBLE DEVIENT UN PRODUIT DE CONSOMMATION 

À partir des années 1960 et surtout 1970, les magasins consacrés à l'équipement de la maison se multiplient. Habitat propose une vision plus contemporaine de l'intérieur ; les cuisinistes comme Mobalpa accompagnent l'essor de la cuisine équipée. Le meuble n'est plus seulement acheté chez le marchand de meubles du quartier : il entre progressivement dans l'univers de la grande distribution.

Puis arrive le géant suédois : IKEA.

Avec lui, le changement d'échelle est spectaculaire. De très grands magasins s'installent en périphérie des villes. On ne vient plus seulement acheter une table ou une armoire : on parcourt des pièces entières reconstituées, on regarde les cuisines, les chambres, les salons, les accessoires. On peut y passer une bonne partie de la journée — et même y déjeuner, avec les fameuses boulettes suédoises.

Le principe bouleverse également la fabrication et la vente : production industrielle à grande échelle, éléments standardisés, meubles emballés à plat, transport et stockage simplifiés.

Et surtout, une partie du travail est transférée au client :

le meuble, c'est désormais à lui de le monter.

Le samedi après-midi, le mari se retrouve donc avec une notice, quelques planches, un sachet de vis et une clé Allen, pendant que l'armoire promise pour midi prend tranquillement possession du week-end. 😅

Mais ce n'est pas cher, le meuble est immédiatement accessible et l'on peut repartir avec. Lorsque les goûts changent, on le remplace plus facilement.

Et c'est peut-être là le véritable bouleversement : le mobilier, autrefois destiné à accompagner une famille pendant des décennies, devient progressivement un produit de consommation.


 

ET LES VIEUX MEUBLES ?

Les meubles dont tout le monde veut se débarrasser se retrouvent sur les trottoirs, chez les brocanteurs et aux Puces… avant de devenir, quelques décennies plus tard, du “vintage”.

 

 

PENDANT CE TEMPS, LES ATELIERS DISPARAISSENT

Cette nouvelle manière d’acheter le mobilier a son revers. Tout un artisanat qui vivait autour du meuble commence à décliner. Ébénistes, menuisiers, tapissiers, doreurs, fabricants et petits marchands voient progressivement leur clientèle se réduire.

À Paris, le faubourg Saint-Antoine, qui avait été pendant des générations l’un des grands territoires du meuble et de l’ébénisterie, change peu à peu de visage. Les ateliers ferment, les boutiques disparaissent. À leur place arrivent des restaurants, des bars, des magasins de vêtements. Le quartier du meuble devient progressivement un quartier de sortie et de vie nocturne.

Quelques enseignes résistent pourtant, parfois en prenant exactement le chemin inverse du meuble standardisé.

ROMEO, créé par Claude Dalle, restera longtemps une adresse spectaculaire du quartier. Là, pas question de discrétion scandinave ni de meuble en kit. Le décor est volontairement théâtral et ostentatoire : panthères noires sous des plateaux de verre, personnages portant des flambeaux, meubles laqués blanc et or, dorures, marbres et objets monumentaux.

Une décoration démonstrative destinée à une clientèle fortunée, parfois nouvellement enrichie, qui voulait que son intérieur se voie.

Et pendant qu’IKEA apprenait à des millions de Français à monter eux-mêmes leurs meubles, une autre France du mobilier, celle des ateliers et du savoir-faire du faubourg Saint-Antoine, s’effaçait peu à peu.

PENDANT CE TEMPS, LE LUXE N’AVAIT PAS DISPARU…

Pendant que le mobilier de grande consommation se développait, un autre monde continuait d’exiger des savoir-faire exceptionnels.

Chez Gérard Jardonnet, nous travaillions pour un client qui faisait construire une villa au Koweït. Il voulait notamment un plafond entièrement doré à l’or fin.

Une entreprise spécialisée vint nous rencontrer au cabinet. Elle venait d’achever un chantier autrement plus spectaculaire et nous en montra les photographies : le décor du couronnement de Jean-Bédel Bokassa, en Centrafrique.

Je me souviens de cette débauche d’or, de rouge, de décors monumentaux. Nous étions bien loin du meuble en kit.

C’était pourtant la même époque. D’un côté, l’industrie apprenait à fabriquer toujours plus vite et moins cher. De l’autre, certains grands chantiers continuaient à faire travailler doreurs, ébénistes, tapissiers, sculpteurs et décorateurs sur des réalisations presque sans limites.

 


 

Couronnement de Jean-Bédel Bokassa, Bangui, 1977. L’entreprise venue nous présenter son savoir-faire chez Gérard Jardonnet nous montrait alors les photographies de ce chantier.
 
Deux mondes coexistaient donc.
D’un côté, le meuble devenait un produit industriel, accessible, transportable et bientôt jetable. De l’autre, quelques grands projets continuaient à faire appel à des artisans capables de travailler la feuille d’or, le bronze, le marbre ou les décors les plus extravagants. 
 

LE RETOUR DU MEUBLE QUE L’ON AVAIT JETÉ

Pendant des années, on s’est débarrassé des buffets, commodes, tables, fauteuils et petits meubles qui semblaient démodés. Ils partaient à la cave, au grenier, chez le brocanteur… ou simplement sur le trottoir.

Puis le regard change.

On commence à parcourir les vide-greniers, les brocantes et les marchés aux puces. On fouille, on marchande, on cherche la pièce différente de celle du voisin. Un fauteuil des années 1950, une table en Formica, une lampe des années 1970 ou un buffet que nos parents auraient volontiers jeté retrouvent soudain de l’intérêt.

Le vieux devient “vintage”.

NOUS AVONS AUSSI JETÉ CE QUI ALLAIT DEVENIR « VINTAGE »

Le phénomène ne concerne pas seulement le mobilier.

Lorsque le CD s’est imposé, plus pratique, plus compact et utilisable aussi bien à la maison que dans la voiture, beaucoup ont rangé — ou jeté — leurs cassettes et leurs disques 33 tours. Le vinyle paraissait encombrant, fragile et définitivement dépassé.

Quelques décennies plus tard, le mouvement s’est inversé.

Les platines réapparaissent dans les salons. On recherche les pressages anciens, les pochettes originales, certaines éditions devenues rares. Sur des plateformes spécialisées comme Discogs, certains disques que l’on trouvait autrefois pour presque rien peuvent aujourd’hui se négocier plusieurs fois leur prix d’origine — parfois bien davantage pour les éditions recherchées.

Le même objet est passé successivement de moderne, à démodé, puis à désirable.

Et c’est exactement ce qui est arrivé à une partie du mobilier des années 1950, 60 et 70.

 Nous avons parfois jeté hier ce que nous recherchons aujourd’hui dans les vide-greniers.

ON NE RÉPARE PLUS, ON REMPLACE

Autrefois, lorsqu’un appareil tombait en panne, on cherchait à le faire réparer. Le téléviseur allait chez le dépanneur, l’aspirateur recevait une nouvelle pièce, le menuisier réparait une chaise et l’ébéniste redonnait vie à un meuble.

Peu à peu, cette logique s’est inversée.

Pourquoi réparer lorsque le nouveau modèle coûte à peine plus cher ? Il est souvent plus performant, consomme moins, possède davantage de fonctions et arrive parfois directement d’une usine chinoise à un prix que l’artisan ou le réparateur local ne peut concurrencer.

Alors on remplace.

Le vieux meuble, le petit électroménager, la télévision, l’imprimante ou la chaîne hi-fi prennent à leur tour le chemin du garage, de la déchèterie… ou du trottoir.

Et paradoxalement, pendant que nous jetons toujours davantage, un autre marché se développe : récupération, vide-greniers, ressourceries, brocantes, sites de seconde main. Ce que l’un abandonne devient l’affaire de l’autre.

 

Du panier de nos grands-parents au caddie de l’hypermarché, puis du caddie au téléphone, notre manière de consommer a bouleversé nos maisons, nos commerces, nos métiers et jusqu’à la durée de vie des objets.

Nous achetons plus facilement, nous remplaçons plus rapidement… et parfois, quelques décennies plus tard, nous recherchons avec passion ce que nous avions jeté.

 

DU CADDIE AU PANIER NUMÉRIQUE

Après les grands magasins, les catalogues et les immenses surfaces consacrées à l’ameublement, une nouvelle étape est apparue : acheter son mobilier depuis chez soi.

Même les grandes maisons de mobilier et de design présentent aujourd’hui leurs collections en ligne. Le magasin existe toujours, bien sûr, mais l’écran est devenu une nouvelle vitrine.

Pour découvrir leurs collections :
Vitra — design international et grands classiques du XXᵉ siècle 

Ligne Roset — mobilier contemporain français 

Roche Bobois — mobilier et décoration haut de gamme